Des congés payants

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Voilà longtemps que j’ai écrit sur le blogue de l’IRIS. La raison est bien simple : je suis devenue la mère d’une adorable crevette déjà devenue langoustine. Et après plusieurs mois à changer des couches et échanger les plus beaux sourires, c’est au tour du papa de prendre le relais. À moi les claviers d’ordinateur et la recherche de données pertinentes, à lui les couches et les jeux d’eau. Si ce partage fait le bonheur des deux parents chez moi, fait-il également sens économiquement et socialement? Regardons cela de plus près.

Les congés de parentalité varient énormément selon les pays. Les États-Unis sont reconnus comme l’un des pires endroits en ce sens. Pour les femmes qui travaillent dans une entreprise comprenant plus de 50 employé·e·s, un congé sans solde de 12 semaines leur est offert. Mais c’est tout. Bien des États ont légiféré pour allonger ce congé ou le rémunérer, et certains employeurs offrent de meilleurs avantages sociaux, mais cela ne couvre pas la majorité des travailleuses. Pour le quart des nouvelles mères, le retour au travail doit se faire dans les deux semaines suivant l’accouchement. On est loin des congés de paternité… À l’extrême opposé, on peut penser à l’Islande, où chaque parent a un congé dédié de trois mois, suivi par trois mois supplémentaires à partager, le tout à 80 % de leur salaire.

Le Québec se compare favorablement à nos voisins du sud. Depuis plus de dix ans, les employeurs et les employé·e·s cotisent au Régime québécois d’assurance parentale (RQAP), qui donne droit à un congé de maternité de 18 semaines, un congé de paternité de 5 semaines et un congé de parentalité partageable de 32 semaines. Les parents de même sexe et les parents adoptants ont également droit aux congés. Les prestations varient entre 75 % et 55 % du salaire assurable (jusqu’à 76 500 $). Pour le reste du Canada, c’est à travers l’assurance-emploi que les nouveaux parents peuvent prendre congé. Les conditions y sont moins avantageuses, mais, depuis juillet 2019, on offre un congé non transférable de 5 semaines pour encourager le partage du congé. Au Québec, une majorité des pères prennent le congé qui leur est consacré (80 %, beaucoup plus qu’ailleurs au Canada où le pourcentage est plutôt de 13 %), mais seulement environ le tiers d’entre eux (30 %) utilisera une part du congé parental, et une part encore plus faible restera à la maison seul, sans la présence de la mère.

Car les études sur la question convergent sur ce point : les congés de maternité, c’est bien,  mais c’est encore mieux quand les deux parents prennent du temps pour accueillir un nouvel enfant1. Mieux pour qui? 

Mieux pour l’enfant

Le congé de paternité est un moment idéal pour que les pères s’approprient leur rôle. On a parfois encore l’impression que les mères ont instinctivement à cœur le soin de l’enfant, que leurs aptitudes à reconnaître les pleurs, à calmer, à stimuler viennent de leurs attributs biologiques. Il n’en est rien. C’est la proximité avec le bébé qui permet de développer des réflexes qui, répétés assez de fois, deviennent intuitifs. Les pères, en étant présents, en s’occupant de leur enfant, en acceptant de faire aussi les tâches ingrates (changer les couches, moucher le nez, gérer les crises) peuvent donc travailler leur instinct paternel et devenir plus qu’un simple parent secondaire. Les enfants bénéficient de cette présence. Non seulement cela leur donne un modèle positif pour l’avenir, mais ils savent dès leur jeune âge qu’ils sont aimés et peuvent compter sur plus d’un adulte significatif dans leur vie. De plus, des recherches montrent que les congés de paternité ont un effet bénéfique sur les résultats scolaires des enfants.

Mieux pour le partage des tâches dans la famille

La présence du père à la maison pendant les premières semaines de vie d’un bébé a des effets positifs quant à la répartition des tâches domestiques. Plus encore, lorsque le père se retrouve seul avec son enfant pendant une période prolongée, il n’a pas le choix de prendre en charge les routines quotidiennes. Il apprend à connaître son enfant sans intermédiaire, gagne en autonomie et prend sur lui une plus grande charge mentale. De plus, il perçoit parfois aussi mieux les défis entourant le soin d’un bébé et de la maison, mais aussi la tension associée au retrait du marché du travail. En vivant cette réalité, la famille peut arriver à un meilleur équilibre à court et moyen terme. Cela permet de réduire les tensions concernant la division des tâches qui sont, de fait, mieux réparties. Une étude montre même que les congés de paternité ont un effet positif sur l’allaitement. En effet, lorsque les mères savent qu’elles peuvent compter sur leur partenaire, elles peuvent plus facilement se consacrer à l’allaitement, une tâche à la fois gratifiante et monopolisante.

Mieux pour la société au complet

Les congés de maternité sont souvent associés à une plus grande participation des femmes au marché du travail. Il est vrai qu’il est plus facile d’envisager un retour au travail après la naissance de son enfant quand on sait qu’on peut se permettre de se remettre de l’accouchement et d’accompagner son bébé vers un peu plus d’autonomie avant de le quitter. Toutefois, les congés exclusifs pour les mères s’inscrivent dans l’idée que le soin des enfants est une tâche féminine, qu’elles ne pourront plus faire de longues heures, que ce sont elles qui s’absenteront du bureau quand arrivera les pépins à la garderie, etc. Il existe d’ailleurs un écart salarial entre les mères et les non-mères, qui s’ajoute à celui entre les hommes et les femmes. En instituant des congés de paternité exclusifs, on encourage fortement les pères à également sortir du marché du travail pendant un temps pour s’occuper de leurs enfants. Il ne s’agit plus alors que d’un accommodement pour les mères, mais pour les parents. Comme les pères impliqués à la naissance continue généralement à l’être au courant de la vie de l’enfant, ils risquent de se sentir davantage responsables quand surviendront des imprévus. En d’autres mots, grâce à l’implication accrue des pères, les femmes peuvent plus facilement s’investir dans leur emploi, si elles le désirent. Cela se traduit par une augmentation du bassin de population à l’emploi, en plus de retenir et de promouvoir des personnes compétentes sur le marché du travail.

Bien entendu, ces effets ne sont pas magiques. Encore faut-il que les pères prennent les congés, s’impliquent pendant ces congés, et continuent de jouer leur rôle une fois de retour au travail. D’autres familles feront d’autres choix qui leur conviennent, et tant mieux pour elles. Mais si, à l’échelle nationale, les congés de paternité exclusifs ont un rôle majeur à jouer, ils ne doivent pas exister dans un vacuum. Des politiques publiques pour soutenir les familles sont nécessaires, tout comme le sont des modifications sur le marché du travail pour encourager et soutenir les personnes qui ont des responsabilités familiales (et aux enfants, on pourrait ajouter les parents vieillissants…). Cela participe à un changement profond de mentalité qui reconnaît l’égalité entre les hommes et les femmes tant dans la sphère familiale, politique, que professionnelle. 

 

1. Il est à noter que ce billet présente une perspective cis hétérocentré. Peu d'études ont été faites qui prennent en compte une vision plus large de la parentalité. Néanmois, certaines des conclusions sur le congé de paternité peuvent être transposées dans d'autres contextes familiaux.

Commentaire sur l'article

Yves Legault

Personne ne peut nier le fait que la société a été fortement misogyne dans le passé.
Lorsque les mouvements de libération de la femme ont finalement eu gain de cause au début des années 1980, la société est soudain devenue androgyne. Le patronat en avait pris le contrôle et le résultat fut une stagnation ou une baisse des salaires pour tous les travailleurs pendant près de 40 ans.

Alors que le revenu familial moyen a doublé entre 1980 et 2000, le nombre d'heures travaillées pour supporter est passé de 40 à 80 heures. Autrement dit, aucune augmentation de salaire n'est survenue pendant ces 20 années.

Si on regarde les années 2000 à 2018, Le revenu familial moyen aurait augmenté de 20% alors que les heures travaillées par semaine sont passées de 80 à 110.

Si on prend les chiffres concernant le pouvoir d'achat, les résultats sont désastreux pour la classe moyenne.