Déficit zéro : Marceau démissionnera-t-il?

Par

Nicolas Marceau

Le ministre des Finances et de l’Économie du Portugal, Vítor Gaspar, a démissionné la semaine dernière entraînant ce pays et l’Europe dans un nouveau psychodrame dont les principaux acteurs sont à nouveau l’austérité, la confiance des marchés et l’avenir de la zone euro. Et si au Québec Nicolas Marceau mettait le pied dans la même trappe d’austérité avec sa résorption précipitée du déficit, démissionnerait-il?

Depuis la présentation de son premier budget à l’automne dernier, le gouvernement Marois a été très clair à propos de l’équilibre budgétaire : il est exclu de déroger d’une quelconque façon à cette priorité. Il semble que le gouvernement y voit une condition à sa crédibilité économique. Il a donc maintenu l’objectif du gouvernement précédent d’un retour (inutilement) rapide au déficit zéro. Pour ce faire, le ministre des Finances et de l’Économie Nicolas Marceau s’est résolu à effectuer des coupures aussi douloureuses que douteuses, telles que celles dans l’aide sociale.

Mais cet objectif – l’équilibre budgétaire en 2013-2014 – l’atteindra-t-il?

Ou se pourrait-il que non seulement il n’atteigne pas cet objectif mais que les coupures qu’il a infligé aux finances publiques auront au contraire contribué à nous éloigner du déficit zéro?

C’est l’éventualité que l’IRIS mettait de l’avant le mois dernier suite à la publication d’une étude d’Éric Pineault qui anticipe l’échec du gouvernement québécois. Ce dernier suivrait le Canada dans le même piège : « Le Canada est pris dans une trappe d’austérité-stagnation, c’est-à-dire que ses compressions budgétaires dans le but d’atteindre l’équilibre budgétaire amènent un ralentissement de l’économie qui fait diminuer les recettes fiscales, ce qui oblige le gouvernement à sabrer encore plus s’il veut atteindre son objectif. C’est ce cercle vicieux qui cause une relance anémique au Canada. » (Le Devoir, 12 juin 2013).

Depuis le premier budget Marceau à l’automne, un énoncé budgétaire au printemps est venu confirmer une baisse des recettes anticipées de l’État (de l’ordre de 565M$). Puis à la fin juin, le rapport mensuel des opérations financières du ministère des Finances et de l’Économie nous apprenait que l’exercice 2012-2013 ne s’était pas terminé tel qu prévu, comme l’écrivait d'ailleurs Francis Vailles de La Presse :

En novembre, non seulement le gouvernement prévoyait-il clore l'année avec un déficit de 1,5 milliard, mais encore il espérait maintenir sa réserve de 200 millions, pour un déficit réel net de 1,3 milliard. Or, le rapport de jeudi indique que cette provision a été entièrement utilisée et, par conséquent, le déficit de 1,75 milliard de l'année est 450 millions plus élevé que prévu en novembre.

Alors, par quel miracle Nicolas Marceau espère-t-il reprendre le terrain perdu et atteindre l’équilibre?

Ce qui est le plus dérangeant avec les choix du ministre des Finances et de l’Économie, c’est qu’il ferme les yeux sur les faits qui s’accumulent un peu partout. Des économistes s’époumonent à montrer et démontrer l’effet contre-productif des politiques actuelles d’austérité. Les hétérodoxes l’ont dit très tôt; le « liberal » étasunien Paul Krugman, l’un des économistes les plus lus au monde, condamne l’austérité depuis des années. Même le Fonds monétaire international (FMI) a reconnu ses erreurs en janvier, ce qui avait alors fait couler beaucoup d’encre.

Ensuite, il y a eu l’affaire Rogoff et Reinhart, les auteurs du principal article sur lequel des politiciens occidentaux se sont appuyés pour justifier le recours aux politiques d’austérité. Un étudiant de l'University of Massachussets à Amherst a découvert une grossière erreur dans le tableur excel accompagnant leur article et a ainsi fait s’effondrer ce soi-disant pilier idéologique de l’austérité.

Mais si l’on devait lire un seul texte contre l’austérité, ça devrait être celui de Martin Wolf, l’analyste en chef du Financial Times de Londres. Il s’agit en fait d’une allocution prononcée par Wolf durant un débat à Oxford et dans laquelle il se livre à une démolition en règle des politiques d’austérité appliquées en Occident, particulièrement au Royaume-Uni.

Tous ces exemples, toute cette actualité ne fera pas bouger le très provincial gouvernement du Québec. Trop compliqué, sans doute, d’aborder de front ce thème devant la population québécoise. Mieux vaut agiter le fanion du déficit zéro en espérant que ça rapportera quelques points lors de la prochaine élection.

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La nouveauté vient du Portugal sur le front de l’austérité contre-productive. Il y a un an, à l’été 2012, le premier ministre Passos Coelho déclarait en grande pompe que le pays connaîtrait enfin en 2013 le fruit de ses sacrifices qui, sentait-il alors le besoin de rappeler, « en valent la peine ». « C’est pas trop tôt!» ont dû se dire les Portugais.e.s qui ont pris dans les dents les effets de contraction de l’économie des dernières années. Le graphique suivant montre l’effet des politiques de relance de 2009-2010 sur le PIB (en bleu pâle) et ensuite l’effet des politiques d’austérité à partir de 2010.

 

 

Source : http://blogs.r.ftdata.co.uk/martin-wolf-exchange/files/2013/05/number2.jpg

 

Les Portugais.e.s avaient eu à s’infliger de telles politiques d’austérité pour obtenir en 2011 un prêt 78 milliards d’euros de la fameuse Troïka (composée de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI).

Le gouvernement portugais s’était alors engagé à ramener le déficit sous la barre des 3% du PIB en 2013. Échec total, le déficit augmente sans cesse et dépassera les… 10% en 2013.

Donc, l’austérité a même généré un déficit supérieur à ce qu’il était avant l’intervention de la Troïka, elle a ajouté un demi-million de chômeur.e.s (le taux de chômage devrait atteindre 18,2%) dans ce petit pays et elle est couronnée d’un cumul de huit trimestres consécutifs de récession et d’une dette publique en croissance qui atteint presque 130% du PIB.

Mais ça, ce n’est pas la nouveauté. Il y a rien de neuf là-dedans. C’est le schéma habituel dans les pays qui se sont faits servir la médecine de la Troïka. C’est le lot des « obstinés » comme les appelait Serge Truffaut dans un éditorial du Devoir le 8 juillet.

La nouveauté, c’est la décision du ministre portugais des Finances, Vítor Gaspar. Celui qui était depuis deux ans le symbole et l’architecte de l’austérité portugaise a lancé la serviette. Sur un continent où les marchés (et les médias généralement) s’accommodent davantage des technocrates que des considérations démocratiques, o senhor Gaspar a jugé qu’il n’avait plus la crédibilité ni la légitimité pour imposer davantage d’austérité à son peuple.

Dans sa lettre de démission, Gaspar écrit que les cibles budgétaires quant au déficit n’ont pas été atteintes en 2012 et en 2013 « en raison d’une baisse substantielle de la demande interne […] qui a provoqué une forte chute des recettes de l’État ».

Étant donné cette prévision ratée et que le taux de chômage du pays en général et celui des jeunes en particulier sont « très graves », il faudrait désormais, selon l’ex-ministre, « passer à une nouvelle phase de l’ajustement : la phase de l’investissement! ».

Sur ce, il est parti.

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C’est vrai, la situation du Québec est bien loin de celle des pays du sud de l’Europe.

Mais les résultats des politiques d’austérité nous amènent dans la même direction, vers la stagnation économique. Il était déjà difficile pour le gouvernement de justifier des sacrifices pour parvenir à un retour hâtif à l’équilibre budgétaire. Que penser des sacrifices qui nous en éloignent?

Et s’il s’avère que le ministre Marceau a fait preuve d’une obstination contre-productive lui-aussi, en dépit de tous les signaux de l’économie mondiale qui lui indiquaient la voie à ne pas prendre, connaîtra-t-il le même sort?

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