Couillard et les médecins : l’usure

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Ce n’est pas l’ampleur de la corruption qui révèle l’usure du pouvoir. Cette sclérose, elle devient manifeste lorsque le pouvoir ne trouve rien de mieux que de se cantonner dans un argumentaire bidon pour vendre sa salade. Lorsqu’il devient trop évident qu’on se moque de vous, il ne reste plus grand-chose de la crédibilité de celui qui prétend faire les choix justes au nom de tous et toutes. Et c’est précisément l’impression que laisse actuellement au Québec le gouvernement Couillard et le dossier de la rémunération médicale.

Beaucoup de choses ont été dites et écrites sur les médecins dans les dernières années. Dans les dernières semaines, la pression est devenue intenable, plus précisément depuis l’annonce renversante par le gouvernement qu’on allait porter à neuf milliards de dollars d’ici quelques années l’enveloppe d’argent déjà bien trop garnie remise aux médecins chaque année. La pression est si forte que jusqu’à aujourd’hui la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ) s’est réfugiée loin des projecteurs et n’intervient plus que pour dénoncer les journalistes et ce qu’elle qualifie de « fake news ». L’usure, c’est ça.

Mais c’est aussi celle de Philippe Couillard lorsqu’il déclare : « Est-ce qu’on va continuer à se déclarer dépendants de ce qui se passe ailleurs pour la rémunération des médecins? Je pense que ce sont des questions légitimes à poser ».

Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est le même Philippe Couillard qui a signé en 2007 l’entente atroce qui cause l’essentiel des problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. C’est lui-même qui a consenti une fortune aux médecins sous prétexte qu’il fallait rattraper les médecins du reste du Canada. Maintenant que c’est chose faite et que cette comparaison n’est plus utile, il faudrait tout bonnement cesser de se comparer. C’est un peu beaucoup se moquer des gens.

Il y a dix ans, l’enveloppe pour la rémunération des médecins s’élevait à un peu moins de quatre milliards de dollars. Elle a depuis augmenté de plus de 100% et en vertu des ententes du mois dernier, elle atteindra tout près de neuf milliards en 2022-2023. C’est gigantesque. Et c’est de l’argent public.

Pendant que les médecins nagent dans l’argent, les autres travailleuses de la santé écopent comme on l’a vu avec le cas des infirmières, qui n’est qu’une autre facette des drames qui se vivent quotidiennement dans le réseau de la santé et des services sociaux. Ultimement, c’est tout le monde qui écope puisque même pendant qu’on appliquait des compressions extrêmement dures dans les services, le gouvernement augmentait sans gêne de 7-8% chaque année l’argent versé aux médecins. On s’est donc retrouvé avec la situation présentée dans l’infographie ici-bas.

Une décennie plus tard, les contribuables s’aperçoivent qu’ils ont été floués. Ils ont payé beaucoup plus que le niveau prévu. On a d’ailleurs négligé de faire les suivis nécessaires pour monitorer l’état du rattrapage. Pire encore, on s’est aperçu que, pendant ce temps, la productivité des médecins avait diminué plutôt que d’augmenter ou simplement se maintenir. C’est notamment ce que montrait une fois de plus la semaine dernière Damien Contandriopoulos.

Dans l’actualité des dernières semaines, une question importante n’a cependant presque pas été débattue. Comme si on hésitait à la faire. Et comme si on hésitait à le faire parce qu’on a affaire à des médecins. Devrait-on déchirer les ententes de 2007 ?

Certains croient que c’est sans doute possible puisque si le gouvernement ne peut pas renier sa signature, le Parlement lui peut voter une loi spéciale qui la rendrait caduque. Le pouvoir législatif est supérieur au pouvoir exécutif et il est même supérieur au pouvoir médical, ce qui n’est pas peu dire. Lorsqu’une telle chose se produit, ce n’est habituellement pas un moment glorieux parce qu’on l’utilise habituellement contre ceux qui n’ont pas d’autres moyens de se défendre, des travailleuses en grève, par exemple.

D’autres pensent l’inverse. C’est le cas de Francis Vailles de La Presse qui est allé chercher en Saskatchewan un jugement qui statue que « l’État ne peut restreindre par une loi le droit de ses employés à jouir de la liberté d’association garantie par la Charte des droits et libertés, sauf dans des circonstances bien précises ». Ça semble bien mince pour conclure que l’entente avec les médecins est inattaquable. Après tout, les médecins ont toujours majoritairement refusé le statut d’employés. Plusieurs se sont même incorporés au fil des ans pour réduire leur charge fiscale. En outre, les médecins trônent dans le 1% le plus riche et le plus puissant de note société et cette entente indéfendable va renforcer davantage ce statut. Je ne suis pas juriste, mais il y a certainement quelque chose à plaider de ce côté.

Enfin, notons que le gouvernement n’a pas eu la même réserve à l’endroit des cadres du réseau de la santé. En effet, en juillet 2017, la Cour supérieure donnait raison aux cadres qui avaient vu leur indemnisation de départ coupée en deux de façon purement arbitraire par le ministre Barrette à la suite des fusions d’établissements de santé. Le gouvernement aurait alors dû rembourser 200 millions aux cadres lésés, ce qui aurait réduit à néant les promesses d’économies qu’avait faites le ministre. Mais plutôt qu’aller en appel de la décision, Gaétan Barrette a tout bonnement fait adopter une loi à l’Assemblée nationale pour valider sa décision antérieure et ce « malgré toute décision administrative, quasi judiciaire ou judiciaire rendue après le 23 mars 2015 ». Simple comme ça.

L’histoire nous montre que les travailleuses et les travailleurs se sont souvent pris des lois spéciales dans la gueule, dont l’une des plus célèbre est celle que René Lévesque imposa en 1982 pour retrancher 2,3 milliards (en dollars de l’époque!) de la rémunération des employé·e·s de l’État.

On doute fort que Philippe Couillard ait le courage de se lancer dans une telle bataille. Il en a d’ailleurs peut-être pas intérêt puisque si la comédie d’erreurs liée à la rémunération médicale devait contribuer cette année à la défaite électorale du Parti libéral, le premier ministre retrouverait des conditions de travail fort avantageuses s’il retourne après coup à son ancien job.

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