Le seuil des 5% : quand le Canada passe de la « paix armée » à l’économie de guerre
15 juin 2026
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Au sommet de La Haye, le gouvernement de Mark Carney s’est engagé à accroître les dépenses militaires canadiennes à 5% du PIB d’ici 2035. Le budget de 2025 prévoit une enveloppe de 81,8 G$ supplémentaires pour la Défense nationale sur cinq ans, ce qui représente « le plus important investissement dans la défense depuis des décennies », selon les propos du ministre Champagne. La trajectoire est sans précédent depuis la guerre de Corée et confirme que le Canada quitte maintenant la « paix armée » pour rejoindre la catégorie historique restreinte des États ayant choisi une véritable économie de guerre.
Comme l’a théorisé l’économiste Seymour Melman dans The Permanent War Economy. American Capitalism in Decline (1974), un État bascule dans une économie de guerre lorsque les dépenses militaires occupent une part structurellement dominante des ressources productives. Les données historiques depuis 1945 indiquent que ce point de basculement se situe approximativement à 5 % du PIB.
En effet, depuis 1945, ce seuil n’a été franchi que par des États qui remplissaient simultanément ou séquentiellement au moins l’un des trois critères suivants. Le premier est l’aspiration d’un État impérialiste à contrer une menace posée par des insurrections de peuples colonisés ou des affrontements dans des territoires coloniaux avec d’autres métropoles. Le deuxième critère est l’engagement dans la lutte anticommuniste pendant la guerre froide. Le troisième critère est le fait d’être réellement engagé dans un conflit armé avec un ou plusieurs autres États.
En réalité, les dépenses militaires supérieures à 5 % correspondent souvent à la combinaison de plusieurs de ces critères. Par exemple, au plus haut de ses efforts militaires après 1945, la France a consacré 7,8% de son PIB à son armée en 1953, sous le poids cumulé d’un mouvement indépendantiste communiste en Indochine et de la création de l’OTAN. Ce n’est qu’à la fin de la guerre d’Algérie en 1962 que les dépenses militaires françaises ont chuté sous la barre des 5%. De 1950 à 1972, le Royaume-Uni a maintenu plus de 5% de son PIB dédié à la défense pour lutter contre l’insurrection communiste malaise (1948-1960), le mouvement des Mau Mau au Kenya (1952-1960), la préservation du contrôle du canal de Suez contre sa nationalisation par l’Égypte (1956), mais aussi pour s’engager dans le développement de l’armement nucléaire et la consolidation de la force de l’OTAN.
L’apogée des dépenses militaires canadiennes post-1945 atteint 7,4% du PIB en 1953 dans le contexte de la guerre de Corée (1950-1953). Il est intéressant de noter que la situation actuelle présente des similitudes avec celle de 1950 : l’engagement canadien actuel ne répond pas à une menace directe pour le Canada, mais plutôt à une pression politique américaine relayée par l’OTAN. Vu sous cet angle, la guerre de Corée n’a pas été tant une guerre canadienne qu’une guerre américaine à laquelle le Canada s’est joint pour des raisons d’alliance et qui constitue probablement le précédent fondateur de toutes les guerres américaines que le Canada appuiera ou rejoindra ensuite : guerre du Golfe (1990-1991), Afghanistan (2001-2011) et Libye (2011), pour ne citer que celles-là.
Selon les chiffres les plus récents du Stockholm International Peace Research Institute, l’État dont les dépenses militaires actuelles occupent la part la plus grande par rapport au PIB est, avec 39,6%, l’Ukraine envahie par la Russie qui, elle, dépense 7,5% de son PIB dans le domaine militaire. Outre Israël (7,80%) qui poursuit ses activités génocidaires à Gaza et ses expansions impérialistes régionales, il n’y a présentement que cinq autres pays qui dépassent le seuil de 5% : l’Algérie (8,8%), l’Arabie Saoudite (6,5%), l’Azerbaïdjan (6,5%), l’Arménie (6,1%) et Oman (5,7%).
Trois observations peuvent être formulées à propos de ces cinq cas : 1) la réalité de conflits militaires actifs sur le territoire (l’Arménie a été envahie par l’Azerbaïdjan) ; 2) l’importance d’une rente d’hydrocarbures qui permet de financer les efforts de guerre sans réduction des dépenses publiques (Algérie, Arabie Saoudite, Azerbaïdjan et, dans une moindre mesure, Oman); 3) la présence d’un régime autoritaire pour qui l’effort militaire constitue un pilier de fondation pour asseoir sa légitimité politique (Algérie, Arabie Saoudite et Azerbaïdjan).
Le Canada ne présente aucune de ces trois caractéristiques. En effet, il se situe dans une zone géographiquement protégée et son économie n’est pas dominée par une rente que la défense pourrait absorber sans dommage pour les services publics. Bien au contraire, les services publics sont déjà mis à mal par cette orientation militariste. De plus, son système démocratique exigerait normalement un débat public sur un tel arbitrage budgétaire. Reste alors une question que le gouvernement Carney esquive obstinément : pourquoi un État stable, démocratique et en paix décide-t-il de dépenser comme s’il était en guerre ?
Ce virage illustre aussi que la coordination de l’État n’est pas une question de capacité, mais de volonté politique. En quelques mois, Ottawa a su mobiliser capitaux, planification industrielle et appareil institutionnel pour multiplier ses efforts militaires. Pourquoi une coordination si efficace de l’État a-t-elle été explicitement et à répétition dite « impossible » durant les dernières décennies pour le logement abordable, la décarbonation des industries ou le financement durable de la santé ? Le Canada n’entre pas dans une guerre. Il entre dans l’économie de guerre… et la population n’a jamais été consultée à ce sujet.
Photo: Letartean, CC BY 3.0 (Wikimedia Commons)
Bien d’accord que 5% du PIB en temps de paix pour les dépenses militaires, cela mériterait au moins un débat public. Mais ce montant est prévu pour 2035 et vous parlez comme si ce niveau était déjà atteint. On peut imaginer que si la température des relations avec notre puissant voisin s’abaisse au cours des prochaines années, l’objectif de 5% soit révisé à la baisse avant 2035. Par ailleurs pour sortir de la trop grande dépendance à l’endroit de ce même voisin en matière de défense continentale, il fallait sans doute un effort supplémentaire. On ne peut que souhaiter qu’une part importante de ces dépenses soient « à double emploi » : par exemple, développer les voies de communication et l’approvisionnement énergétique avec le grand nord…
Bonjour, merci pour cet article; je connais les travaux de Seymour Melman; il disait aussi que 51% de l’économie étatsunienne est militaire et aussi que la conversion de l’industrie militaire est souhaitable et faisable.
À Sherbrooke, avec une idée de la richesse tout croche à mon avis, la Mairesse a fait sans consultation une stratégie de défense sécurité ( pour « profiter de la manne ») nommée DEFSEC; il y a une opposition mais faible. Pouvez-vous aider?? 🙂
Plus largement la vitalité de l’économie capitaliste est dépendante de la guerre. La culture de guerre est profondément ancrée et internalisée comme l’est encore la culture du viol. On détruit pour dominer pour obliger des alliances et des soumissions mais aussi pour maintenir le flot de production et capter ses bénéfices.
Bravo à l’IRIS de poser des questions essentielles à la prévention d’un désastre économique doublé d’un glissement dans un état militariste, si les journalistes restent peureux de les relayer.
Deux articles récents des Artistes pour la Paix montrent que Le Devoir, pourtant un journal qui dans le passé a posé des questions vitales, n’endossera pas l’inquiétude démontrée par IRIS (organisme dont je suis fier d’être membre). À lire sur:
https://www.artistespourlapaix.org/19-juin-science-artistes-pour-la-paix-et-aht/
et https://www.artistespourlapaix.org/masculinistes-et-puissantes-antidotes/
Bon dimanche cette fois. Repensant à Melman, il a donné des cours à l’Université Columbia; il était ingénieur industriel. Je ne connais pas de Canadien qui donne un tel cours sur le désarmement, sur la démilitéralisation et encore mieux sur la conversion de l’industrie militaire à des fins civiles. L’Iris peut-elle commencer une telle initiative? Les Artistes pour la Paix dont je fais partie en tant que nouveau membre du C.A, pourrait se lancer j’espère et de » concert » avec l’organisation Échec à la guerre. Il faut éclairer nos dirigeant.es en ce sens!!! 🙂 À dirigé, dirigé.e et demi!
Une info que je pense peut faire réfléchir, est de comparer à la part du PIB octroyée à l’aide internationale et humanitaire. Le fait que la part pour l’armée augmente de manière fulgurante (actuellement environ 2 %, visant 5 % plus tard), mais que l’aide stagne à environ 0.38 % du PIB, permet de voir ou de réaliser le problème.
0.38 % est d’ailleurs bien en deçà de la cible internationale de 0,7 % établie par l’ONU.
Excellent article et recherche. Vous méritez un prix Nobel, sinon littéraire. Il faudrait absolument refaire la recherche, cette fois sur les dépenses militaires (canadiennes) milliardaires cachées ou attribuées à d’autres ministeres ou agences fédérales?
Voici.Pour avoir été pendant plusieurs années, un militant pacifiste et objecteur fiscal (je déposais comme des centaines de Québécois et Canadiens les 10%, dans les années mi ’80 du budget annuel attribué au ministère canadien de la Défense (royale) l’équivalent de mes impôts dans un compfe en banque en fideicommis, montants qui seraient retournés au gouvernement une fois que ces dépenses militaires seraient à zéro).
Durant ces périodes, de nombreuses ONG de coopération internationale bataillaient fermes pour que les budgets de l’aide publique au développement (APD) atteignent les 2 % du budget fédéral tel que le.recommandait l’OCDE et l ONU. Un ratio que n’a jamais atteint le Canada qu’il soit Libéral ou Conservateur. Ce ratio est toujours famélique en 2026.
Ainsi et pour cacher faussemenf des dépenses militaires en augmentation de l’APD, combien de missions (de paix.) de l’ONU auxquelles le.Canada a participé ont servi depuis aux stratagèmes politico financiers?
Combien de recherches militaires attribuées à un nombre incalculable d’universités et de centres spécialisés (sans que l’un sache ce que fait l’autre faisait pour brouiller les véritables objectifs guerriers de la Défense?) qui sont passés plutôt par le Ministère canadien des Sciences et des technologies?
Je vous donne là quelques pâles exemples d’une dure réalité sans doute bien existante en 2026.
Et le Parti québécois avec son honorable, faut le dire, Livre Bleu n’est pas foutu de présenter quelque chose de novateur, progresisste et porteur de Avenir soit autre chose qu’ une adhésion traditionnelle à NORAD, une entente militariste jamais mise à jour en 80 ans d existence ou encore de poursuivre une adhésion à l’ OTAN qui ne sert qu’à alimenter une machine de guerre et des spirales et complexes militaro industriels.archi couteux
Ainsi, pour quand PLUS de chercheurs, univertaires, instituts de recherche et partis politiques qui oseront et ravivront (avec divers succès) des concepts de neutralité et de protection civile comme l’on fait et le font toujours des pays centraux comme la Suisse (et son expertise fort utile et exportable comme aujourd’hui suite à ce terrible tremblement de terre au Venezuela) ou encore, des pays comme le Costa-Rica ou, à certains égards des pays européens tels l’ Islande, l’ Irlande, l’ Autriche ou bien d autres… comme en Asie?
Enfin, en ces temps d’urgence climatique et sa variante des réfugiés climatiques (comme lors du tremblement de terre en Haiti, je prédis bientot, sans être prophète de malheur, je prédis une amplification du problème surtout avec les conditions d aide (sic) pro pétrole du president criminel Trump qui vient de spolier la richesse d’un pays et d’enfreindre le droit international en capturant le « dictateur » Maduro.
Enfin, pourquoi ne pas encourager le concept plus que centenaire des Gardiens (et de protection) du territoire mis de l’avant par un grand nombre de communautés des 11 Premières Nations et Inuits au Québec?