Budget du Québec : les trois approches possibles

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Eric Girard est-il pragmatique ou idéologue ? Nous aurons une réponse à 16h aujourd’hui lorsque le ministre des Finances déposera son troisième budget. On pourrait presque affirmer qu’il s’agira du premier « vrai » test en la matière pour M. Girard étant donné qu’il devra réagir aux bouleversements de la dernière année. Or, en cette époque de grandes transformations, trois approches des finances publiques sont envisageables. Pour laquelle optera le gouvernement québécois ?

1re approche : le pragmatisme

C’est l’approche privilégiée par la plupart des observateurs actuellement au Québec. On constate que la situation budgétaire québécoise est bien meilleure que celle qui règne ailleurs et que les surplus accumulés dans les dernières années ont donné au gouvernement une marge de manœuvre qu’il se doit maintenant d’utiliser. Conclusion : les partisans de l’approche pragmatique proposent de ne pas précipiter le retour à l’équilibre budgétaire pour ne pas nuire à la relance économique. Selon un article de La Presse paru ce matin, il semble que le gouvernement ait tranché en faveur de cette approche et que, pour ce faire, il assouplira le cadre légal à cet égard.

Cette position reflète par ailleurs l’avis des institutions internationales tel que le Fonds monétaire international (FMI) qui reconnaissent que la réponse des gouvernements à la crise était appropriée et que l’heure n’est pas aux politiques d’austérité, mais plutôt aux investissements dans l’économie verte, la formation de la main-d’œuvre et l’amélioration du filet social. 

2e approche : le dogmatisme

On ne peut tout à fait écarter la possibilité que le ministre Girard nous réserve une surprise et que, influencé par les grands investisseurs qui s’inquiètent du niveau des dépenses publiques, des risques d’inflation et donc d’une éventuelle remontée des taux d’intérêt (scénario expliqué par Miville Tremblay et que craint notamment  Jean Boivin, du fonds BlackRock), il décide d’appliquer intégralement la Loi sur l’équilibre budgétaire (LEB) ainsi que Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations (LFG). Il devrait par conséquent s’engager à revenir à l’équilibre budgétaire en cinq ans en plus de maintenir l’entièreté des versements au Fonds des générations. Ce type de sadomasochisme fiscal rendrait nécessaire l’application de politiques d’austérité à plus ou moins court terme. Jusqu’à présent, le gouvernement de François Legault n’a pas affiché ce type de dogmatisme, alors qu’on l’avait subi de son prédécesseur, l’idéologue néolibéral Philippe Couillard. Les vautours de la haute finance n'auront peut-être pas gain de cause cette année, mais tout porte à croire qu'ils trouveront le moyen de se faire entendre très bientôt.

3e approche : le post-keynésianisme

La troisième approche possible ne sera pas adoptée par le ministre Girard. Or, c’est la seule qui permettrait de renouer avec une forme de progressisme en matière de finances publiques au Québec. En effet, entre les pragmatiques et les dogmatiques, la différence réside essentiellement dans le choix du moment pour l’application des politiques d’austérité. En somme, personne ne remet pour l’instant en question le cadre hypercapitaliste dans lequel le Québec est enfermé depuis les années 1990. Cette absence d’alternative réelle montre que le Québec est, comme il se produit souvent, en retard sur les grands débats qui ont cours à l’étranger.

En Europe, des voix se lèvent, y compris au sein des partis politiques traditionnels, pour réclamer l’annulation d’une partie de la dette des États. Aux États-Unis, les idées post-keynésiennes prennent du galon et transforment tranquillement la politique monétaire du pays. Le plan de relance de Joe Biden est l'un des résultats éclatants de ce retour d'une politique de la demande. Certains courants de cette école de pensée soutiennent que le déficit d’un gouvernement n’a d'ailleurs aucune importance tant que ce dernier a le contrôle sur sa monnaie. 

Ce foisonnement d’idées n’a guère atteint le Québec pour l’instant. Pourtant, il a déjà un grand mérite : briser la camisole de force du néolibéralisme qui cherche à soustraire l’activité économique à toute forme de justice sociale et de contrôle démocratique.

Et quel effet aurait l’adoption d’une telle approche au Québec ? Comme l’État québécois ne possède pas sa propre monnaie, sa marge de manœuvre est restreinte. Il n’en demeure pas moins que cette nouvelle vision de la politique budgétaire et monétaire nous amènerait à complètement revoir l’architecture budgétaire du Québec et à, sans doute, résilier la Loi sur l’équilibre budgétaire.

 

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