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Maria Mourani et l’invention d’une crise de gangs et d’armes à feu

30 septembre 2021

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L’enjeu des crimes par armes à feu revient constamment dans l’actualité depuis un an à Montréal. À en croire certains intervenant·e·s, la ville serait en proie à des actes d’une violence sans précédent perpétrés par des gangs criminalisés qui tirent dans toutes les directions. Ce récit a donné de la légitimité à des pratiques policières de plus en plus répressives, qui sont présentées comme la seule solution au problème de la violence. Pourtant, la réalité a été largement déformée.

Une lettre de la criminologue Maria Mourani, publiée le 26 août dernier dans Le Devoir fournit un exemple de ce type de relecture. Le texte, comme beaucoup d’autres ces derniers mois, tire la sonnette d’alarme à propos des gangs à Montréal, affirmant qu’ils sont responsables d’une augmentation des fusillades. Bien que Mourani fonde ses affirmations entièrement sur les statistiques des crimes par armes à feu à Montréal et au Canada pour appuyer ses propos, les données qu’elle cite sont soit fausses, soit trompeuses. Au lieu de décrire la situation, l’article crée une réalité préoccupante et contribue à la dérive sécuritaire qui est de plus en plus manifeste à Montréal.

Mourani dresse deux constats principaux. Le premier concerne les gangs et les armes à feu à l’échelle du Canada: « En 2019, on a rapporté, à l’échelle nationale, 162 homicides attribuables aux gangs, une augmentation comparativement à 2018. Toujours dans la même année, les gangs de rue ont été responsables de 21% de l’ensemble des homicides commis au Canada et de 51% de ceux perpétrés avec une arme à feu. »

Chaque affirmation ici est fausse. Premièrement, les données que cite Mourani ne concernent pas que les « gangs de rue », mais bien l’ensemble des groupes criminels organisés et les gangs de rue, une catégorie beaucoup plus vaste. Ensuite, le choix (délibéré) d’utiliser les données de 2019 est questionnable, alors que les données de 2020 ont été rendues publiques. Ces dernières font état d’une baisse du nombre d’homicides par les groupes de crime organisé et les gangs de rue, qui a atteint son plus bas niveau depuis 2017, soit 148 pour tout le Canada.

De plus, alors que le texte porte sur Montréal, la criminologue fait le choix discutable de présenter des données pour le Canada plutôt que pour le Québec. Dans la province, le nombre total d’homicides liés aux groupes de crime organisé et aux gangs de rue s’élevait à 21 en 2019 et à 15 en 2020, soit le niveau le plus bas depuis deux décennies (un nombre 28% inférieur à la moyenne des vingt dernières années).

Le deuxième constat de Mourani porte sur Montréal. Elle soutient que « les fusillades se sont intensifiées dans les rues de Montréal » en se basant sur les données récemment rendues publiques par le SPVM. Elle affirme plus spécifiquement qu’« […] il y aurait eu plus de 150 événements (blessures par balle, décharge d’armes, douilles, appels au 911, etc. impliquant des armes à feu à Montréal de juin 2020 à juin 2021, dont plus de 60 depuis le 1er janvier 2021. »

Or, ces chiffres ne montrent pas une « intensification » des fusillades, car ils ne concernent pas que des fusillades et ils ne sont pas comparés aux périodes précédentes. Les données du SPVM qu’elle cite concernent trois catégories d’actes liés aux armes à feu : les « événements » impliquant des armes à feu réelles ou fictives, les infractions entraînant la mort (par armes à feu) et les tentatives de meurtre (avec armes à feu). Ainsi, si nous comparons les six premiers mois des trois dernières années (2019, 2020, et 2021), nous constatons que ce sont uniquement les événements impliquant des armes à feu qui ont connu une hausse, passant de 155 en 2019 à 209 en 2020. Or, cette catégorie est la moins fiable, parce qu’elle représente une catégorie fourre-tout qui mélange des crimes avec des événements perçus et des actes impliquant des armes fictives. Les deux autres catégories de crimes par armes à feu, soit les infractions impliquant la mort et les tentatives de meurtre, ont connu une légère hausse entre 2019 et 2020, suivi cette année d’une légère baisse pour l’une de ces catégories, et d’une stabilité pour l’autre.

Les données annuelles du SPVM donnent un portrait plus représentatif de la situation, bien que celles de 2021 ne soient pas encore connues. Pour les huit catégories d’actes impliquant des armes à feu, on remarque une baisse de 20% entre 2018 et 2020. Bien que les tentatives de meurtres (avec armes à feu) aient augmenté de 34 en 2018 pour atteindre 57 en 2020, la majorité de ces catégories (6/8) sont soit restées stables, soit ont baissé. D’ailleurs, soulignons que les chiffres pour la possession et le trafic illégal d’armes à feu ont chuté dans les dernières années, passant de 436 en 2018 à 251 en 2020.

Une vérification des faits invalide largement l’argument de Mme Mourani, qui prétend avec plusieurs autres intervenant·e·s que nous assistons à une « crise des armes à feu » et que nos rues ne sont pas sécuritaires. La violence armée, ainsi que les groupes criminalisés ayant recours à la violence, représentent des problèmes sociaux qui méritent notre attention. Toutefois, il est irresponsable pour des personnes, se présentant de surcroît comme des experts, de mal présenter des données sur le crime et de nourrir un discours alarmiste et diabolisant envers les jeunes racisés du Nord-Est de la ville. En plus d’encourager le recours à des pratiques policières de plus en plus répressives, l’exagération de l’insécurité urbaine effrite les initiatives communautaires qui, en agissant sur les racines sociales de la violence tel que la pauvreté et la marginalisation, sont plus aptes à diminuer la violence à long terme.

Ted Rutland est professeur agrégé à l’Université Concordia

Karl Beaulieu est étudiant à la maîtrise à l’Université de Montréal

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3 comments

  1. La caméra corporelle sur un policier lors d’interaction avec un citoyen est une obligation pour faire renaître la confiance qu’ils ont perdu avec les années.
    La caméra corporelle sur un policier lors d’interaction avec un citoyen est une obligation pour que la Cour ait la vérité, il y en a qui disent que ça coûte trop cher parait-il? Condamné un innocent ou le tué est-ce concevable? Pour l’enquête de Fredy Villanueva voici 2 versions différentes :Ci-dessous version SPVM ou ils ont laissé le policier qui a tiré Fredy Villanueva et la policière ensemble pour qu’ils préparent leur défense paraît-il : À LIRE CI-DESSOUS TRÈS IMPORTANT le mensonge semble un critère important dans la justice et les enveloppe BRUNE ?Vers 19h10, les policiers patrouillant dans le secteur de Montréal-Nord ont fait une intervention dans le parc Henri-Bourassa situé à l’intersection des rues Pascal et Rolland. Au cours de l’intervention, alors qu’ils tentaient de procéder à l’arrestation d’un suspect se trouvant sur les lieux, les policiers se sont fait encercler par plusieurs individus. À un certain moment ,un mouvement de groupe s’est déclenché et un bon nombre d’individus se sont rués vers les policiers et les ont agressés. Un des policiers présent aurait alors fait feu en direction des suspects, atteignant trois d’entre eux.90 Durant son témoignage, voici une version des policiers de la SPVM, Page 35 du rapport de le projet de loi no 12- loi modifiant la loi sur la police concernant les enquêtes indépendantes
    Voici la version du responsable de l’enquête de la SQ, ne concordant pas avec la version de la SPVM, je comprends pourquoi ils ne veulent pas de caméra, les menteurs vont être démasqués et fort probablement il y aura moins de mort inutile de citoyens. Le responsable de l’enquête de la SQ, le sergent-détective Duchesne, a déclaré que le contenu du communiqué du SPVM ne correspondait pas aux faits qui étaient ressortis durant son enquête. «On n’a pas été capable de démontrer que les policiers s’étaient fait entourer», a-t-il déclaré. Le sergent détective Duchesne a également indiqué que son enquête n’avait pas permis d’établir qu’un « bon nombre d’individus » s’étaient« rués » sur les policiers, comme l’a également allégué le communiqué. «Rués, non, approchés des policiers, oui, a-t-il précisé. Quant au nombre, on en a seulement qu’un. On en a deux avec la version de monsieur Lapointe. » 91 Dans son rapport, la commission Poitras s’était d’ailleurs inquiétée des interventions médiatiques du corps de police impliqué relativement à des événements faisant l’objet d’une enquête policière menée en vertu de la politique ministérielle : Nous mentionnons donc plus particulièrement comme problème d’apparence de partialité, les versions qui seraient régulièrement fournies par les dirigeants ou les services de relations publiques des corps de police impliqués ou désignés dans les minutes ou les heures suivant de tels événements, disculpant les policiers, avant ou durant l’enquête et concluant sur les faits à l’absence de tout reproche pouvant être retenu contre le service de police impliqué ou l’un de ses membres. Est-ce que le mensonge ou la déformation de la vérité sont pratiques courante ?Selon M. Dagenais ex-président du syndicat des policiers de la SQ, il faut faire confiance aux policiers parce qu’ils sont les mieux placés pour apprécier les circonstances des interventions de leurs collègues.

    https://lacrap.org/sites/lacrap.org/files/memoire_projet_de_loi_12.pdf

    Tout au plus, le président de l’APPQ a-t-il évoqué la possibilité d’améliorer le processus, sans toutefois préciser quel aspect. «Faites-nous confiance, a-t-il dit. S’il y a des choses à améliorer, on fera les réflexions nécessaires. Mais pas de là à vous dire demain matin: ‘voici ce qu’il faut faire’. Je pense qu’il faut prendre le temps.» n’est-ce pas le temps, il y a eu 40 personnes tué en 20 ans par la SPVM Néanmoins, M. Dagenais ne voit aucun problème dans le fait que des enquêteurs puissent être chargés d’un dossier impliquant un collègue avec qui ils ont un lien, estimant que lorsque cela s’est produit, ils ont manifesté toute l’indépendance et l’impartialité nécessaires à la tâche. «Ce n’est pas un obstacle, a-t-il dit. La preuve, c’est que les enquêtes ont été bien faites.» Paul Monty de la commission Poitras, chargée, en 1996, d’enquêter sur la Sûreté du Québec, a notamment remarqué ceci: « Une solidarité malsaine, se traduisant par la loi du silence et des représailles, semble sévir dans l’organisation. » Seul la CAMÉRA CORPORELLE pourrait donné la vérité à la Cour qui recherche la vérité recherché par celle-ci parce que la pratique par la police est la loi du silence pour faire ce qu’ils veulent et pour cette raison ils ne veulent pas d’ingérence extérieure et la Cour qui recherche la vérité ne l’aura pas et le Juge Brière à bien raison. Tout ce qui touche la police est censuré pour rehausser l’image de la police.

    https://lacrap.org/sites/lacrap.org/files/memoire_projet_de_loi_12.pdf

  2. On dirait bien que, cette fois-ci, ce sont les journalistes qui remettent une personne en position d’autorité à sa place en dénonçant la désinformation et les fakenews dont elle est la source.

    On dirait que tout est bon pour promouvoir un état policier!

    Bravo!