Assouplissement quantitatif : tendances et perspectives

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Le monde s’installe présentement dans une nouvelle dynamique financière reposant sur les faibles taux d’intérêt et un système d’endettement croissant que les banques centrales entretiennent et alimentent par leurs politiques d’assouplissement quantitatif. Au moins faudrait-il en corriger les effets néfastes.

En effet, les banques centrales achètent massivement sur le marché secondaire des obligations des administrations publiques et toutes sortes de titres de dettes du secteur privé, afin d’alimenter le crédit et réduire les taux d’intérêt. Cette politique monétaire non conventionnelle est appelée l’assouplissement quantitatif ou quantitative easing (QE) en anglais.

La Réserve fédérale des États-Unis (Fed) a ravivé cette pratique lors de la crise financière de 2008, alignant successivement trois phases de QE impliquant l’injection de centaines de milliards de dollars. Les autres grandes banques centrales ont emboîté le pas. Au Canada, ce n’est que récemment, à l’occasion de la pandémie, que la Banque du Canada s’est aventurée sur ce terrain, s’engageant à acheter des actifs publics et privés à hauteur de 5 milliards de dollars par semaine.

Conçue comme pratique exceptionnelle en temps de crise, la politique de l’assouplissement quantitatif n’a cessé de prendre de l’ampleur. Le bilan des principales banques centrales s’était gonflé d’environ 2000 milliards $US lors de la crise financière de 2008, à quoi se sont rajoutés environ 10 000 milliards de dollars par la suite. L’escalade a repris de plus belle dernièrement à l’occasion de la pandémie, pour atteindre des hauteurs inédites. Il faut préciser, cependant, que le gros de l’expansion des bilans des banques centrales en ce moment sert à financer les emprunts colossaux des gouvernements par l’achat de bons du Trésor et d’obligations à plus long terme (marché primaire).

Personne ne sait vraiment où mèneront ces politiques relativement novatrices, mais elles ont déjà affecté profondément l’environnement économique et sa dynamique.

Du côté positif, les faibles taux d’intérêt ont favorisé les gouvernements en les aidant à financer leurs opérations. Le service de la dette publique est devenu moins onéreux à supporter. Or, la soutenabilité de la politique budgétaire dépend désormais de manière critique du maintien de très faibles taux d’intérêt, sinon la dette publique risque d’exploser comme dans les années 80. Cette pratique est également utilisée pour abaisser le taux de change par l’entremise de faibles taux d’intérêt qui ont pour effet de renforcer la compétitivité extérieure. Mais quand tous font la même chose, les effets s’annulent. Par le gigantisme de leurs interventions, les États déterminent maintenant les taux des dettes souveraines plutôt que les marchés financiers, mettant les pays à l’abri des dictats de la finance, comme on l’a vu trop souvent. Enfin, les craintes de raviver l’inflation se sont avérées sans fondement.

Si tous s’accordent pour reconnaître l’efficacité de ces interventions pour réduire les taux d’intérêt et pour rescaper le système financier au bord du gouffre, elles n’ont pas apporté les bénéfices escomptés au chapitre de la croissance économique. Les opérateurs du système financier préfèrent se tailler des marges juteuses en réinjectant les liquidités disponibles dans des actifs financiers. La portion congrue échoit aux entrepreneurs et aux consommateurs. Cette dynamique entraîne le gonflement des prix d’actifs financiers et immobiliers, alimentant l’hypertrophie de la sphère financière et suscitant l’émergence de bulles spéculatives qui peuvent éclater à tout moment.

Graphique 1 Bilan des banques centrales et cours boursiers

 

Il est frappant de constater l’étroite corrélation entre la progression des indices boursiers et le gonflement des bilans des banques centrales (graphique 1). Quand la pandémie a éclaté en mars dernier provoquant l’affaissement des valeurs boursières, les milieux financiers se sont mis à hurler. Sans surprise, les autorités monétaires se sont empressées de réactiver ces politiques et aussitôt, les cours boursiers sont repartis à la hausse (voir à cet effet la chronique de Paul Krugman parue dans l’édition du 30 avril 2020 du New York Times).

Non seulement cette politique s’est-elle avérée décevante pour stimuler la croissance économique, au regard des sommes colossales injectées, mais elle a conduit à un accroissement notable des inégalités de revenus. Ce sont surtout les riches qui ont bénéficié de la hausse des cours boursiers et des prix de l’immobilier, alors que les bas revenus ont subi les restrictions budgétaires imposées par les gouvernements. Dans le marché serré de l’immobilier, cette politique a creusé les écarts de revenus et de richesse. Elle a aussi forcé les fonds de pension à modifier la pondération de leur portefeuille pour s’orienter vers des placements plus risqués. 

L’ensemble du dispositif s’en trouve fragilisé. En se portant garant de toutes ces dettes privées, l’État rassure les marchés financiers, mais au prix d’une augmentation de l’aléa moral : les investisseurs prendront des risques qu’ils n’auraient pas pris autrement parce qu’ils s’attendent à ce que l’État ramasse les pots cassés derrière eux en rachetant systématiquement les « junk bonds ». 

Pour éviter les effets néfastes de ce procédé, les autorités monétaires auraient intérêt à privilégier le secteur public plutôt que les marchés financiers comme canal de transmission de la politique monétaire.

Il serait préférable que les liquidités procurées par la banque centrale transitent par le Trésor, le gouvernement se chargeant de la répartition en fonction de ses programmes de soutien du revenu. L’argent serait utilisé à meilleur escient par ceux qui sont plus susceptibles de faire tourner l’économie, plutôt que les spéculateurs. C’est d’ailleurs ce qu’on observe présentement au Canada dans la lutte contre la pandémie. De plus, cela aiderait à financer les investissements dans la transition énergétique et les innovations écologiques. Non seulement cette politique assurerait-elle une meilleure répartition des revenus, mais grâce à une croissance économique plus vigoureuse, elle aiderait à mieux contrôler le poids de la dette publique.

 

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