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Glencore : le géant qui dicte ses lois au monde

14 février 2026

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6min


Au-delà de la récente annonce de Glencore de suspendre ses investissements à la Fonderie Horne de Rouyn-Noranda, que connaissons-nous de cette entreprise minière ? Qui est ce géant « méconnu » qui préfère menacer de fermeture plutôt que de se plier aux normes de santé publique? Quel bilan peut-on faire de son impact environnemental et social à l’international? Portrait critique de ce « géant minier sans âme ».

Le bras de fer entre Québec, la population rouynorandienne et Glencore vient certainement de franchir un point critique. En annonçant la suspension de ses 300 millions de dollars d’investissements prévus pour moderniser la Fonderie Horne, le géant suisse emprisonne la ville de Rouyn-Noranda dans un dilemme cruel et insoluble : celui d’un choix entre la santé de ses habitant·e·s ou la survie de son économie.

Le riche empire de M. Rich

Glencore (l’acronyme de Global Energy Commodities Resources) est né en 1974 de l’esprit pernicieux de Marc Rich, un courtier de génie belge et étatsunien. Il acquiert une certaine célébrité en 1983 en tant que fugitif des États-Unis. Il est alors accusé de fraude fiscale, d’extorsion et de commerce illégal de pétrole avec l’Iran, ce qui lui vaut d’être placé sur la liste des dix criminels les plus recherchés selon le FBI. Exilé en Suisse (à Zoug, reconnu pour sa fiscalité… discrète) où il base son entreprise, il vit jusqu’à sa mort en 2013 une vie de luxe dans sa villa de 80 millions de dollars au bord du lac Lucerne.

Aujourd’hui, Glencore joue selon ses propres règles. Elle a plus de 150 000 employé·e·s, des revenus annuels de plus de 231 milliards de dollars – montant qui surpasse le PIB de la Hongrie –, traite plus de 60 matières premières, et détient un nombre impressionnant de 107 sociétés offshore. Sans grande surprise, cette croissance exceptionnelle ne s’est pas faite sans conséquences[1].

Un désastre environnemental à ciel ouvert

À Rouyn-Noranda, le nom de Glencore est indissociable de l’arsenic. Pendant des années, la Fonderie Horne a bénéficié de dérogations ministérielles lui permettant d’émettre jusqu’à 100 ng/m³ d’arsenic dans l’air, soit 33 fois la norme provinciale. Les conséquences sur la santé publique sont documentées et réelles : cancers, maladies respiratoires et retards de développement chez les enfants du quartier Notre-Dame, dont l’espérance de vie est cinq ans plus courte que la moyenne nationale. Autrement dit, Glencore est directement responsable, par son inaction, de la mort précoce de nombreux Rouynorandien·ne·s.

En Colombie, Glencore gère la mine de charbon de Cerrejón, l’une des plus grandes au monde. Là-bas, l’entreprise a détourné et asséché des cours d’eau vitaux, privant les communautés autochtones Wayuu de leur seule source de survie tout en polluant l’air avec des poussières fines toxiques. Aux dire des communautés locales, « presque tous les Wayuu souffrent désormais de maladies respiratoires et d’éruptions cutanées. »

En République démocratique du Congo (RDC), les mines de cuivre et de cobalt qu’elle exploite ont été dénoncées par de nombreuses ONG locales pour la contamination massive des sols, des rivières et des nappes phréatiques, rendant l’agriculture locale impossible. Selon un rapport de 2012, l’eau de la rivière Luilu est « noire et a une odeur d’œufs pourris » en raison d’un déversement d’acide, en plus de créer des brûlures au toucher.

Le cas québécois ne raconte donc qu’une partie de l’histoire de Glencore, qui est composée d’une toile internationale de cas complexes et destructeurs qui, comme en Colombie et en RDC, témoignent d’un modèle d’affaires éloigné des intérêts humains les plus élémentaires.

La répression comme stratégie de gestion

Les répercussions des activités de Glencore ne s’arrêtent pas à la destruction environnementale; elles affectent directement les travailleurs et les travailleuses, s’attaquant à leurs corps, leur dignité et leur capacité de contestation.

En RDC, des rapports de l’organisation IndustriALL ont révélé des conditions de travail dans ses mines de cobalt quasi médiévales et ont conclu qu’il s’agissait « ni plus ni moins que de l’esclavage ». En font foi des salaires de misère et un manque flagrant d’équipements de sécurité qui entraîne des accidents mortels fréquents – dont un événement ayant causé la mort de 43 personnes en 2019. Tel que l’explique tristement un des travailleurs : « Nous sommes tellement sales en rentrant à la maison que nous ne pouvons pas serrer nos enfants dans nos bras. »

En Australie, Glencore a orchestré un lock-out de 230 jours à la mine d’Oaky North pour réprimander la contestation légitime de ses salarié·e·s. L’entreprise employait notamment des méthodes de surveillance dignes d’un régime policier, dont l’embauche d’enquêteurs privés pour traquer les grévistes jusque devant leur domicile et s’introduire chez les employé·e·s malades afin de vérifier s’ils étaient bien alités.

Pour couronner le tout, en 2022, Glencore a plaidé coupable devant la justice étatsunienne, britannique et brésilienne pour des schémas de corruption à grande échelle. L’entreprise a alors admis avoir versé des millions de dollars en pots-de-vin sur une période de plus de dix ans à des fonctionnaires dans huit pays, notamment au Nigeria et au Venezuela, pour obtenir des accès privilégiés à des contrats de développement de ressources naturelles aux dépens d’entreprises locales.

Le prix de la transition juste

Revenons maintenons au Québec. Force est d’admettre que malgré tout ce qui a été exposé jusqu’ici, le recyclage du cuivre par Glencore est un maillon essentiel de la transition énergétique, faisant de Rouyn-Noranda un pôle industriel stratégique pour « l’économie de demain »[2]. Cependant, la possible fermeture de la Fonderie Horne pose une question fondamentale : peut-on vraiment parler d’économie « verte » quand celle-ci se développe au détriment de la santé environnementale et humaine ?

Glencore, dont les activités ont été facilitées par un État qui a sacrifié la diversification d’une économie locale au profit du modèle de région-ressource, se satisfait certainement de ce dilemme. L’entreprise « tentaculaire » peut faire fi de sa responsabilité juridique en plaçant en étau les habitant·e·s, tiraillé·e·s entre deux réalités valables, soit la peur de perdre leur emploi (et dans une certaine mesure, leur économie locale) et le droit de vivre dans un environnement sain. Et en filigrane : la responsabilité d’entraver la lutte climatique de demain.

Le modus operandi mondial se répète donc ici : imposer ses règles, par la peur et la force, pour que le gouvernement revienne sur ses engagements environnementaux. Et si l’État n’obtempère pas : elle déplacera son activité polluante ailleurs, là où les lois sont plus permissives et où la contestation sociale est plus fortement réprimée.

Pour nous, une chose est certaine : si la Fonderie Horne doit fermer, ce ne sera pas à cause des normes environnementales, mais parce qu’une multinationale milliardaire sans scrupules a décidé que la vie des gens de Rouyn-Noranda ne valait pas l’investissement nécessaire pour les protéger.

* Avec la collaboration d’Amélie Nguyen et le Centre international de solidarité ouvrière (CISO)


[1] Fait intéressant : en 2015, en marge du Forum économique mondial, l’organisation Public Eye remet le « Public Eye Lifetime Award », un prix satirique octroyé à la « pire corporation des dix dernières années ». Malgré ses efforts, Glencore termine au deuxième rang, juste derrière l’entreprise américaine Chevron.

[2] Ici, voir le travail de Above Ground, notamment leur webinaire sur le développement des minéraux critiques. On y apprend l’importance du recyclage des déchets électroniques pour réduire le fardeau de l’expansion extractiviste.

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