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L’heure juste sur le revenu disponible et la croissance économique au Québec

17 janvier 2026

  • Raphaël Langevin

Dans son discours de départ, François Legault mentionnait que « les faits sont têtus : le revenu disponible après impôts et après inflation a plus augmenté depuis 7 ans au Québec que dans le reste du Canada » et que cela était une de « ses grandes fiertés1 ». Cette affirmation est basée sur la nouvelle vision économique2 du gouvernement du Québec, dans laquelle sont présentées plusieurs statistiques qui ont largement fait la manchette depuis sa publication en octobre 2025. On peut y lire que le revenu disponible réel par habitant au Québec a augmenté de 10,3 % entre 2018 et 2024, comparativement à 2,8 % pour l’Ontario et 4,3 % pour tout le Canada hors Québec. Comme l’inflation a été passablement élevée au Québec et ailleurs au pays depuis l’année 2021 et que peu d’employeurs québécois offrent des hausses salariales annuelles surpassant l’inflation, ce bond du revenu disponible réel a de quoi surprendre. Dans cet article, nous montrons que ce chiffre de 10,3 % est probablement exagéré, en plus de cacher de très fortes différences selon l’endroit où chaque individu se trouve dans l’échelle des revenus.

Des chiffres douteux

Publiée en octobre 2025 par le ministère du Conseil exécutif, la « nouvelle vision économique du Québec3 » dresse un bilan somme toute positif de l’économie québécoise depuis 2018. Si les chiffres de Statistique Canada confirment que la croissance économique réelle par habitant au Québec a augmenté plus rapidement que la moyenne canadienne entre 2018 et 2024, cela est toutefois moins clair pour le revenu disponible. Il faut savoir que les chiffres publiés par Statistique Canada pour l’année 2024 sont provisoires et varient selon les sources utilisées. Par exemple, si l’on se fie aux Comptes provinciaux et territoriaux du produit intérieur brut en termes de revenus et de dépenses4, le revenu disponible total des ménages au Québec a été de 345,7 G$ en 2024. Par contre, si l’on se fie aux Comptes nationaux du produit intérieur brut en termes de revenus et de dépenses5, ce même montant passe à 335,6 G$, soit environ 10 G$ de moins. De telles différences entre les deux sources s’observent seulement pour 2023 et 2024, les données pour ces années étant à ce stade-ci provisoires.

Le graphique 1 montre la variation du revenu disponible réel par habitant entre 2018 et 2024 selon les données des Comptes provinciaux et territoriaux, supposant que ces données représentent plus fidèlement les réalités économiques provinciales. On remarque que le revenu disponible au Québec a effectivement augmenté plus rapidement que celui de l’Ontario et que celui du Canada dans son ensemble, mais d’un pourcentage inférieur au 10,3 % présenté dans la nouvelle vision économique du Québec.

Or, si on remplace les données des Comptes provinciaux et territoriaux par celles des Comptes nationaux pour l’année 2024 seulement, le portrait change radicalement. Le graphique 2 montre que, selon cette dernière source, le revenu disponible réel par habitant au Québec aurait augmenté moins rapidement que celui de l’Ontario et celui du Canada dans son ensemble. S’il n’est pas évident de savoir quel ensemble de données représente le plus fidèlement la réalité québécoise, force est de constater que le chiffre de 10,3 % mis de l’avant par le gouvernement est passablement exagéré.

Comment expliquer de telles différences avec les chiffres avancés dans la nouvelle vision économique du gouvernement ? Le calcul du revenu disponible réel par habitant est assez simple : il suffit d’utiliser la valeur totale du revenu disponible fourni par une des deux sources de Statistique Canada, d’ajuster ce montant pour l’inflation à l’aide de l’indice des prix à la consommation (IPC) pour l’ensemble des produits puis de diviser le montant obtenu par l’estimation de la population annuelle également fourni par Statistique Canada. L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) publie aussi ses propres données concernant le revenu disponible par habitant au Québec6, mais cela exclut l’année 2024 en raison de son caractère provisoire. De plus, les montants de revenu disponible par habitant publiés par l’ISQ jusqu’en 2023 sont quasi identiques à ceux obtenus à partir des données de Statistique Canada. Dans ce contexte, il est impossible que l’utilisation des chiffres de l’ISQ cause les différences observées entre les chiffres publiés par le ministère du Conseil exécutif et ceux présentés aux graphiques 1 et 2.

L’utilisation d’un indice de prix autre que l’IPC pour l’ensemble des produits au Québec pourrait être responsable des différences observées. Cependant, il est assez inhabituel d’utiliser un autre indice de prix que l’IPC d’ensemble pour comparer des données de revenus au fil du temps. De plus, il nous a été impossible de reproduire exactement les chiffres publiés dans la nouvelle vision économique du Québec à l’aide d’un quelconque indice de prix fourni par Statistique Canada (p. ex. : l’indice implicite des prix, l’IPC excluant certaines composantes, etc.).

Pourquoi le gouvernement du Québec obtient des chiffres sur l’évolution du revenu disponible qui sont fondamentalement différents de ceux publiés par Statistique Canada reste donc un mystère. Cela est aussi vrai pour l’évolution de la croissance économique réelle par habitant entre 2018 et 2024, qui est présentée au graphique 3 pour le Québec, l’Ontario et le Canada dans son ensemble. Selon le gouvernement, le produit intérieur brut réel par habitant au Québec aurait plutôt augmenté de 3,2 % entre 2018 et 2024, alors qu’il aurait diminué de 1,5 % en Ontario et de 2,2 % dans le reste du Canada.

Bien que le graphique 3 dresse un portrait plus positif de la croissance économique au Québec et ailleurs au pays que celui présenté par le ministère du Conseil exécutif, il est néanmoins curieux de constater de telles différences entre deux sources gouvernementales officielles. Lorsque l’on regarde l’évolution du revenu hebdomadaire moyen, on remarque toutefois que les chiffres publiés par le gouvernement du Québec dans sa nouvelle vision économique sont identiques à ceux fournis par Statistique Canada.

Des moyennes qui masquent d’importantes différences

Cela étant dit, on ne peut se contenter d’analyser l’évolution du revenu disponible réel moyen par habitant, car cette moyenne peut être influencée par certaines données plus extrêmes et ne pas représenter la majorité de la population québécoise. C’est pour cette raison que les Comptes nationaux du produit intérieur brut en termes de revenus et de dépenses de Statistique Canada publient aussi cette variable par quintile de revenu disponible, soit le total du revenu disponible par tranche de 20 % de la population.

De plus, le revenu disponible réel par habitant varie de manière naturelle dans le temps : les changements démographiques, l’évolution du salaire horaire et des heures travaillées, ainsi que les variations dans les montants versés en impôts et en cotisations sociales sont tous susceptibles d’influencer le revenu disponible réel au fil du temps. Par conséquent, si l’on désire isoler l’effet de différents événements et politiques publiques (p. ex.: les prestations d’urgence offertes durant la pandémie de COVID-19) sur le revenu disponible au Québec, il est important de comparer l’évolution du revenu disponible à la tendance naturelle observée lors des dernières décennies. Cette façon de faire permet de limiter le caractère arbitraire des comparaisons temporelles qui utilisent une année de référence plutôt qu’une autre (et d’ainsi mieux juger la « performance » d’un gouvernement). C’est ce qui est présenté au graphique 4, où la ligne pointillée correspond à l’évolution naturelle du revenu disponible réel par habitant au Québec si l’on extrapole la tendance observée entre les années 1999 et 2019 au-delà de l’année 2019.

Notons que le graphique 4 se base sur les données des Comptes provinciaux et territoriaux, qui sont plus optimistes concernant le revenu disponible au Québec en 2024. Le graphique 4 met en lumière une chose importante : le revenu disponible réel par habitant au Québec a connu une forte hausse en 2020 en raison des différents programmes d’aide au revenu mis sur pied dans le contexte de la pandémie de COVID-19, mais a ensuite rapidement diminué en raison de l’inflation galopante combinée à des hausses salariales insuffisantes. En fin de compte, le revenu disponible réel par habitant au Québec en 2024 est 0,84 % inférieur à ce qui aurait été observé si la tendance des années 1999-2019 s’était poursuivie. On observera plutôt une diminution de 3,73 % si l’on remplace les données des Comptes provinciaux et territoriaux par celles des Comptes nationaux pour l’année 2024 seulement.

En utilisant les données des Comptes nationaux de Statistique Canada, il est aussi possible de faire la même estimation pour chaque quintile de revenu, ce qui est présenté au graphique 5. Ce graphique montre bien que le seul quintile de la population qui a vu son pouvoir d’achat augmenter par rapport à ce qu’il aurait été « normal » d’observer en 2024 n’eût été la pandémie de COVID-19 est le 20 % de la population québécoise qui dispose du revenu disponible le plus élevé. Qui plus est, le recul relatif (et absolu) le plus important est enregistré par les individus du quatrième quintile de revenu disponible. Leur revenu disponible réel par habitant est 12,8 % inférieur à ce qu’il aurait été normal d’observer en 2024, ce qui correspond à une baisse du pouvoir d’achat d’environ 6100 $ par habitant par année en dollars de 2024.

Une croissance économique qui ne ruisselle pas

Les chiffres présentés au graphique 5 indiquent que les politiques publiques implantées au Québec dans la foulée de la pandémie de COVID-19 ont surtout contribué à accroître les revenus des individus les plus aisés. Pourtant, la croissance économique québécoise est légèrement plus forte que ce qu’il aurait été probable d’observer si la tendance des années 1999-2019 s’était prolongée, comme on peut le voir au graphique 6. En effet, le produit intérieur brut réel par habitant au Québec en 2024 est 0,87 % plus élevé que s’il avait suivi la tendance 1999-2019. Si une telle performance macroéconomique est positive sur papier, elle l’est moins si elle ne se traduit pas par des hausses de salaire et de revenu disponible conséquentes pour la majorité de la population québécoise. Ce « découplage » entre productivité et salaires au Québec a d’ailleurs été documenté par l’IRIS7 et d’autres observateurs8 dans le passé.

En conclusion, mentionnons qu’accentuer les écarts entre les quintiles de revenu disponible ne bénéficie à personne à long terme. Dans une note socioéconomique à paraître, nous montrons que l’augmentation du niveau d’endettement des ménages des troisième et quatrième quintiles de revenu disponible réduit de manière significative la croissance économique à long terme au Québec, ce qui pourrait entraîner une importante récession économique si l’endettement de ces mêmes ménages continue d’augmenter. Ainsi, il est crucial d’aller au-delà des moyennes afin d’avoir une lecture plus réaliste des dynamiques macroéconomiques au Québec. C’est seulement ainsi que l’on pourra identifier et mettre en place des politiques publiques qui bénéficieront réellement à la majorité de la population.


1 « Discours de François Legault », Midi-Info, Radio-Canada, 14 janvier 2026.

2 ministère du Conseil exécutif, Le pouvoir québécois – Réponse au nouveau contexte mondial, octobre 2025.

3 Cabinet du premier ministre et responsable de la région de l’Abitibi-Témiscamingue, Le pouvoir québécois – UNE NOUVELLE VISION ÉCONOMIQUE POUR FAIRE FACE À L’URGENCE, novembre 2025.

4 STATISTIQUE CANADA, Comptes provinciaux et territoriaux du produit intérieur brut en termes de revenus et de dépenses, 6 novembre 2025.

5 STATISTIQUE CANADA, Comptes nationaux du produit intérieur brut en termes de revenus et de dépenses, 27 novembre 2025.

6 INSTITUT DE LA STATISTIQUE DU QUÉBEC, Revenu disponible par habitant, régions administratives et ensemble du Québec, 2002-2023, 3 juin 2025.

7 DUFOUR, Mathieu et Philippe HURTEAU, Est-ce que les Québécois et Québécoises profitent de l’augmentation de la productivité ?, IRIS, août 2013.

8 ROUILLARD, Jacques et Jean-François ROUILLARD, « Salaires et productivité du travail au Canada depuis le début du 20e siècle : les travailleurs bénéficient-ils de la croissance économique ? », Relations industrielles/Industrial Relations, vol. 70, no 2, printemps 2015.

 

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