S'occuper de la « fragilisation » plutôt que du « vieillissement » ? | Répondre aux besoins particuliers des Canadiens âgés et fragilisés améliorerait les résultats en santé ainsi que la qualité de vie des patients, tout en réduisant les coûts

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Lorsqu’un patient âgé connaît un état de crise lié à sa santé au Canada, notre système de santé lui offre habituellement un excellent service, ce qui est une bonne nouvelle. Cependant, la santé et la qualité des soins de santé sont déterminées par plus que la seule capacité du système à réagir aux urgences médicales.

En vérité, notre système de santé est généralement incapable de répondre aux besoins complexes en matière de soins des patients fragilisés entre les épisodes de crise nécessitant des soins urgents. Nous offrons rarement des soins de qualité aux malades chroniques ou encore des soins à domicile ou continus complets, et nous gérons mal, en particulier, les transitions de patients entre les différents milieux et fournisseurs de soins.

Nous négligeons également souvent les interventions peu coûteuses ayant des effets bénéfiques éprouvés sur la santé et la qualité de vie, comme les services de soutien social qui peuvent aider les personnes vieillissantes à rester chez elles.

L’importance excessive que nous accordons aux besoins en matière de soins actifs au détriment des autres aspects du système de santé entraîne des conséquences graves, en particulier pour les personnes fragilisées. Ces conséquences comprennent à la fois un recul des résultats en santé et une augmentation des coûts.

Pourquoi en est-il ainsi?

Le nombre des patients fragilisés est en augmentation constante au Canada. Actuellement, environ 25 % des personnes de plus de 65 ans et 50 % des personnes de plus de 85 ans (ce qui représente plus d’un million de Canadiens) ont une santé fragilisée. D’ici 10 ans, au-delà de deux millions de patients pourraient vivre avec une santé fragilisée.

La fragilisation est expressément définie comme un état de vulnérabilité accrue accompagné d’une diminution des réserves fonctionnelles ou de la perte fonctionnelle de multiples systèmes et appareils de l’organisme. La fragilisation réduit la capacité de résistance de l’organisme aux stress normaux ou mineurs, comme les infections, qui peuvent dès lors entraîner une dégradation rapide et importante de l’état de santé d’un patient.

Les personnes fragilisées sont plus à risque de voir leur état de santé s’aggraver et de mourir que ce à quoi il est permis de s’attendre en fonction de leur seul âge. En fait, la fragilisation de l’état de santé ne relève pas que de l’âge. Le risque d’une fragilisation s’accroît avec le vieillissement, mais il s’agit de deux phénomènes distincts.

Pourquoi le concept de fragilisation est-il important?

Les patients fragilisés sont au Canada les plus grands usagers du système de soins de santé, et ce, dans tous les milieux de soins. Des 220 milliards de dollars dépensés chaque année en soins de santé au pays (11 % du PNB), 45 % sont consacrés aux personnes de plus de 65 ans, bien qu’elles ne représentent que 15 % de la population.

Malgré cette utilisation plus grande des ressources de soins de santé pour soigner les personnes fragilisées, nombre des traitements qui leur sont actuellement offerts n’ont fait l’objet d’aucune évaluation de leur efficacité sur ce groupe de la population, et nous ne savons pas s’ils sont bénéfiques, s’ils ont des effets nuisibles, s’ils sont économiques ou s’ils représentent un gaspillage des ressources limitées du système de santé.

Est-ce que dans certains cas nous traitons les personnes fragilisées de manière excessive à coup d’analyses et de traitements inefficaces et coûteux, alors que dans d’autres nous omettons d’offrir des services de soutien médical et social adéquats? Les données semblent indiquer que la réponse à cette question est oui, et ce, de façon pratiquement certaine.

Il est temps d’améliorer la qualité et la quantité des soins offerts aux Canadiens fragilisés, et d’améliorer par le fait même le système de santé pour tous ses usagers. Voici comment il est possible d’y arriver.

Premièrement, nous devons décloisonner les soins de manière à ce qu’ils ne soient plus prodigués en fonction d’une seule maladie, de la défaillance d’un seul organe, du milieu de soins ou de la discipline clinique. Soigner les personnes fragilisées nécessite de recourir à une démarche multidisciplinaire et coordonnée. Plutôt que de multiplier les rendez-vous chez des spécialistes et de dédoubler les analyses dans les différents établissements de soins, nous pourrions mettre en place un « guichet unique » répondant aux besoins des patients, plutôt que des fournisseurs de soins.

Deuxièmement, nous devons faire en sorte que les besoins des Canadiens âgés et fragilisés soient comblés au sein d’un système de soins plus équitable dans l’ensemble du pays. Comme nous l’avons exposé dans un mémoire présenté récemment au Comité permanent des finances lors des consultations prébudgétaires en vue du budget de 2017, cet objectif peut être atteint en établissant dans le cadre de l’accord sur les soins de santé un modèle de financement fondé sur l’âge et tenant compte de la fragilisation, au lieu du modèle de financement par habitant actuel.

Les augmentations du financement devraient servir à renforcer les soins de première ligne ainsi que les services de soutien économique et social. Dans la mesure où la plupart des personnes fragilisées vivent dans leur communauté, il est essentiel de renforcer les soins de première ligne et le soutien communautaire afin de les aider à vieillir dans le milieu de leur choix.

Troisièmement, nous devons fournir aux patients, aux cliniciens et aux dirigeants du système de soins de santé des données de grande qualité sur l’efficacité des traitements offerts aux patients fragilisés. La plupart des recherches cliniques excluent systématiquement de leurs essais les personnes très malades ou âgées. Or, en raison de l’absence de données sur ce type de patients, des traitements coûteux et agressifs sont souvent utilisés de manière excessive sans amélioration des résultats, entraînant ainsi une dégradation inutile de la qualité de vie des patients touchés et un gaspillage des ressources en soins de santé.

Enfin, il nous faut également améliorer la reconnaissance et l’évaluation de la fragilisation au sein de notre système de santé afin de contribuer à la mise en œuvre de plans de soins mieux adaptés, y compris en ce qui concerne la gestion des médicaments et la planification préalable des soins.

Pour mieux répondre aux besoins en soins de santé de la population vieillissante, nous devons prendre acte du fait que les effets du vieillissement ne sont pas les mêmes pour tous. Si nous cernons les personnes les plus vulnérables ou fragilisées au sein de la population vieillissante, nous pourrons mettre en place des plans de soins appropriés ainsi que des services de soutien accrus, afin ainsi d’améliorer les résultats, la qualité de vie des patients et l’utilisation des ressources en soins de santé.


John Muscedere est le directeur scientifique et le président du Réseau canadien des soins aux personnes fragilisées (RCSPF), un organisme sans but lucratif fondé en 2012 dans le cadre du programme des Réseaux de centres d’excellence (RCE) du gouvernement du Canada. Le mandat du RCSPF est d’améliorer les soins pour les Canadiens âgés et fragilisés et leurs familles au sein du système de santé du Canada en élaborant, en évaluant rigoureusement et en mettant en œuvre de manière éthique des pratiques et des stratégies de soins fondées sur les meilleures données accessibles. Le RCSPF est enthousiaste à l’égard du renouvellement des RCE en 2017.

Fred Horne est un conseiller en matière de politiques touchant la santé et professeur auxiliaire à l’École de santé publique de l'Université de l'Alberta. Il a été ministre de la Santé de l’Alberta de 2011 à 2014 et a occupé la présidence de la Conférence des ministres provinciaux et territoriaux de la Santé. Il est membre du conseil d'administration du RCSPF.

Claire Doran

Je découvre ici un concept nouveau pour moi, celui de fragilisation, dont je connais cependant la réalité depuis que je suis devenue la principale proche aidante de ma mère de 94 ans, il y a plusieurs années. Si ce concept avait été connu autour de nous, nous aurions commencé beaucoup plus tôt à discerner l’état de fragilité affectant ma mère, avec ses composantes de déclin fonctionnel et cognitif et la réduction de sa capacité de résistance face aux stress normaux comme les infections, ainsi que ses problèmes de santé multiples mal réglés par les soins de santé disponibles. Aurions-nous pu faire quelque chose? Il a fallu, finalement, un accident et un séjour en hôpital et en centre de réadaptation pour améliorer la situation, c’est-à-dire pour la rendre gérable. Malgré cela, nous sommes confrontés à ce que décrivent les auteurs : la course aux spécialistes qui ne traitent chacun qu’un seul aspect, sans coordination entre eux; le marathon de tests dont les suivis sont mal assurés; l’absence de soutien social et physique pour améliorer le bien-être de la personne fragilisée; l’offre de traitements invasifs et mal adaptés, etc. Les proches aidants (quand ils existent!) doivent tenter tant bien que mal d’assurer les suivis et la coordination d’un ensemble de problématiques et de soins, sans la formation ni les outils nécessaires.
Je ne sais pas si la formule de financement proposée par les auteurs, c’est-à-dire selon la fragilisation et l’âge plutôt que par habitant, améliorerait la situation. Mais un renforcement des soins de première ligne et de soutien au niveau communautaire, ainsi que l’organisation des services autour d’un guichet unique répondant aux besoins des patients sont devenues des nécessités.