Réplique à Céline Hequet: l'économie autrement

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Le 8 octobre dernier, en réponse à notre article sur l’intérêt de l’analyse économique en terme d’externalités, Céline Hecquet soutenait la thèse générale que « loin de révolutionner la science économique, cette approche va plutôt dans le sens des réformes néolibérales des 30 dernières années ». Bien que cette critique mette le doigt sur certains points intéressants, et nous y reviendrons, nous croyons qu’elle présente une mauvaise interprétation de notre position et procède d’une utilisation abusive du concept de néolibéralisme.

D’abord, nous croyons qu’il est primordial de « révolutionner la science économique ». Étant respectivement signataire et défenseur du Manifeste pour une économie pluraliste, nous soutenons tous deux que la science économique gagnerait à mettre à contribution dans son champ les connaissances des autres sciences sociales. Cependant, révolutionner la science économique ne veut pas dire rejeter la totalité des éléments qui constituent son état actuel. Un changement de paradigme se doit de conserver et d’intégrer les « meilleurs » éléments du paradigme précédent.

Ainsi, bien que le vocabulaire des externalités soit effectivement utilisé dans le paradigme néoclassique, il l’est aussi dans plusieurs approches hétérodoxes en économie, anciennes et récentes (néo-keynésianisme, pluralisme, etc.). Et ce, essentiellement parce que le vocabulaire des externalités est fort utile pour comprendre la complexité et la diversité causale des marchés de production et de consommation.

Par exemple, le FMI a publié très récemment une étude estimant à 22 milliards le coût des externalités négatives de l’exploitation des sables bitumineux. Ce chiffre tient compte d’externalités aussi variées que le coût de la pollution de l’air et la congestion routière. Cela apporte un éclairage intéressant sur le plan économique quand on sait que le gouvernement fédéral investira près de 60 milliards dans ce secteur en 2015. Bien entendu, l’évaluation du FMI est insuffisante, car elle ne tient absolument pas compte des externalités négatives sur les biens non marchands, ni du risque global associé au réchauffement climatique. Mais une fois enrichie d’un ensemble d’autres considérations éthiques, politiques et sociologiques, une analyse sur la base des externalités peut nous amener à prendre des décisions beaucoup plus éclairées en matière de politique économique.

Le problème que nous soulevions dans notre dernier billet est simple : les gouvernements et le public semblent trop souvent oublier que la science économique n’a pas le monopole des bonnes idées. Perdus derrière leurs modélisations mathématiques ultracomplexes et ultraorthodoxes ou aveuglés par le paradigme néoclassique, ils ont oublié la base : rien dans la société ne fonctionne en silos fermés, tout est interrelié. Oui, effectivement, comme Hequet le souligne dans sa critique, l’analyse en termes d’externalité n’est aucunement nouvelle dans la science économique. Elle mérite toutefois selon nous d’être revitalisée et démocratisée.

L’approche des externalités, telle que nous l’avons formulée, ne va absolument pas dans le sens « des réformes néolibérales des 30 dernières années » comme le soutient Hequet. Oui, le néolibéralisme souhaite réduire le rôle de l’État à son intervention sur les marchés pour les rendre plus efficaces, c’est d’ailleurs pourquoi il va à l’occasion considérer les externalités négatives qu’ont certaines entreprises entre elles et qui nuisent à leur productivité ou à la croissance économique. Effectivement, le néolibéralisme emprunte parfois le langage des externalités. Cependant, nous ne nous enlignons pas pour autant sur ce point bien précis de la doctrine néolibérale. En effet, l’État néolibéral intervient uniquement pour contrôler les externalités qui nuisent aux objectifs de croissance économique et de productivité. Nous soutenons plutôt que l’État devrait contrôler les externalités avec pour objectif non seulement l’efficacité des marchés, mais aussi une panoplie d’objectifs non marchands, comme la préservation de l’environnement, la santé et le bien-être. Gare à la confusion, bien que nous utilisions un terme commun, il est clair que notre approche ne participe pas à la doctrine politique néolibérale.

Au terme de son texte, Hequet touche un point très intéressant : le problème des valeurs incommensurables. Lorsque l’on parle de valeurs incommensurables en économie, nous nous référons aux valeurs qui nous semblent impossibles à évaluer. Par exemple, comment attribuer une valeur monétaire à la survie d’une espèce animale, d’un paysage bucolique ou encore au bien-être? Intuitivement, nous n’avons pas envie d’attribuer des valeurs monétaires à ces choses, soit parce que nous considérons que leur caractère qualitatif nous empêche d’en faire une évaluation quantitative, ou encore parce que leur valeur, comme celle d’une vie humaine, nous semble infinie et donc incalculable.

Bien que nous partagions cette intuition, il faut savoir que l’attribution de valeur incommensurable est particulièrement problématique partout en économie et en politique : c’est un problème d’origine éthique. Nous vivons dans un monde où nous sommes toujours ultimement limités sur le plan des ressources et du temps. Étant donc limités, nous sommes constamment contraints de faire des choix et, lorsque deux valeurs incommensurables se confrontent, ceux-ci se révèlent déchirants, voire impossibles.

Si tout ceci peut sembler abstrait, les problèmes que cela occasionne sont bien réels. Par exemple, lorsque l’on doit décider quelle partie du budget de l’État ira en éducation et lequel ira en santé. Si nous accordons une valeur incommensurable à l’éducation et à la vie humaine, alors nous sommes dans une impasse! Si nous ne pouvons quantifier la valeur monétaire de ces deux éléments, alors il nous est impossible de choisir avec précision quelle partie du budget nous devrions y investir. Bien entendu, on peut obtenir un plus grand budget en augmentant les impôts, par exemple. Toutefois, peu importe la taille de l’État, le choix devra toujours se poser entre l’éducation et la santé.

Métaphoriquement, c’est un peu comme si nous avions une balance qui ne parvenait jamais à pencher d’un côté ou de l’autre, car à chacune de ses extrémités il y a deux valeurs toujours égales, car elles sont dites « infinies », ou « non-évaluables ».

Nous n’avons malheureusement pas de solution magique à proposer à ce problème fondamental. Toutefois, nous croyons que l’analyse en termes d’externalités peut aider les citoyens et citoyennes à déterminer la valeur qu’elles et ils sont prêts à associer aux investissements et à l’action des gouvernements. Cela nous permet de calculer, par exemple, qu’un investissement en éducation peut créer une société plus respectueuse de l’environnement, ce qui diminuera par exemple les dépenses en préservation et entretien des parcs. De plus, contrairement à la doctrine néolibérale, il nous semble pertinent de tenir compte de l’importance de toutes les externalités positives dans l’évaluation de la valeur de l’éducation. Cela contribue d’une part à l’économie, mais aussi à la santé de notre système démocratique, à notre culture et à notre bien-être individuel et collectif. Bien sûr, il s’agit d’une analyse de type « coût-bénéfice » et il serait probablement dangereux de se limiter à celle-ci. Nous laissons donc la porte ouverte à une contribution ultérieure à la résolution de ce problème théorique aux implications pratiques importantes. 

Sujets :

Emrick Huot-Roberge

Ce n'est pas parce qu'on suggère d'intégrer encore plus les analyses cout-bénéfice qui incluent les externalités dans une perspective de prendre en compte « honnêtement » toutes les externalités que ça arrivera. D'abord, on peut douter de l'existence d'une manière adéquate de prendre en compte toutes les externalités et prétendre que le calcul est arbitraire. Ensuite, on peut aussi rappeler que si « rien dans la société ne fonctionne en silos fermés, tout est interrelié », il en va de même pour l'économie face aux autres domaines du social. On ne peut pas faire l'éloge des analyses incluant externalités dans une perspective neutre tout simplement parce que l'analyse en terme d'externalités appartient à une classe d'expert qui fait partie de catégorie socio-économique particulière, ayant des intérêts particuliers. Bref, je pense que lorsqu’on souhaite l’utilisation plus fréquentent des analyses cout-bénéfice incluant les externalités afin de faire des choix politiques, on passe d'un type de débats politiques arbitraires à un autre type de débat politique arbitraire. L'affaire, pour reprendre Weber, c'est qu'on passe d'un débat plus rationnel en valeur [arbitraires] qui est ouvert à tous et toutes vers un débat plus rationnel en finalité, qui, parce qu'il est induit par les experts et parce qu'il est hautement méthodologique, semble plus ouvert à ceux et celles-ci qu'au citoyen-ne-s en général.

Je dois d'abord faire du pousse sur le fait que le calcul de valeur d'une chose non marchandisée est très « flottant » et arbitraire. Déjà, comme Héquet le dit, le calcul de la valeur marchande de ce qui est non marchandisé nous donne des résultats qui passent du tout au rien d'un économiste à l’autre, selon la méthode choisie. Ensuite, on doit aussi ajouter que l'analyse cout-bénéfice avec externalité dont font l'éloge Caron et Morin fait souvent intervenir des temporalités différentes qui posent la question du taux d'escompte [soit de savoir quel est la valeur des bénéfices et couts du futur par rapport à ceux du présent], qui, lui aussi donne des résultats très très « flottants » selon le taux d'escompte choisi. Ajoutons aussi que dans une analyse cout-bénéfice qui comprend des externalités non marchandes, il y a toujours des éléments oubliés dans le calcul, ce qui crée encore une zone « flottante » dans la valeur finale calculée de la chose en question.

Par conséquent, même si, comme le disent Caron et Morin dans leur second texte, on réussi à sortir du débat politique « sacré contre sacré », qui est un débat de valeur, on passe vers un débat méthodologie vs méthodologie, ce qui revient à un autre débat politique étant donnée tout le « flottant » qui entoure le calcul de la valeur marchande de ce qui est non marchandisé. La différence, c'est que, avant, le débat cohérent pouvait se faire chez l'ensemble des citoyen-ne-s, dans un débat qui opposait des valeurs différentes. Maintenant, les citoyen-ne-s sont condamnés à un débat technique, à savoir ce qui maximise le plus, en terme monétaire, le bien-être de la société. Ce débat passe nécessairement par une estimation grosso modo par les citoyen-ne-s des bénéfices et couts des choix X, Y, ..., N pour les mettre en oppositions et choisir celui qui maximise le bien-être.

Jusqu'ici, il n'y a que peu de problèmes. Ce qu'on voit, c'est que l’honnêteté pour le calcul des externalités non marchandisés n'existe pas. La volonté d'user d'analyse cout-bénéfice avec prise en compte des externalités fait en sorte de passer simplement d'un débat arbitraire, celui des valeurs, à un autre, celui du débat sur la méthode de calcul des valeurs afin de choisir ce qui maximise l'utilité économique.

Par contre, là où ça devient problématique, et c'est ce qui n'a pas été abordé dans aucun de ces articles, c'est que les nouvelles règles du débat sont induites par les économistes. Ce faisant, ce nouveau type de débat plus technique est généralement évacué de la sphère citoyenne par les institutions et les individus eux-mêmes, pour être laissé aux praticien-ne-s de l'économique, les analystes. Par exemple, l'État va choisir ses investissements et la hauteur de celle-ci en se fiant sur les analyses cout-bénéfice des analystes économiques. Les tribunaux « économiques » relèguent aussi le débat aux analyses économiques pour savoir combien doivent être compensés un groupe pour les externalités négatives d'entreprises polluantes a postériori plutôt d'entendre dans un débat à priori les citoyen-ne-s qui pourraient simplement ne pas vouloir la pollution de leurs milieux. Finalement, les citoyen-ne-s eux même, étant donnés qu'ils et elles se sentent peu compétant-e-s, s’excluent des débats sur la place publique en laissant la chose à l'autorité compétente.

Encore pire, quand on laisse un débat sur des choix politiques qui touchent tout le monde à des experts, c'est que ces experts ne sont évidemment pas neutres. Ils et elles sont à l'image de catégories sociales particulières, soit à peu près celles de toutes les catégories dominantes, et, en plus, font forcément partie de la bourgeoisie libérale. Ajoutons aussi qu'ils et elles sont nécessairement « sur la droite économique » vues l'enseignement qu'on leur confère dans les départements de « science » économique. Malgré toutes leurs bonnes consciences, et en incluant aussi leurs mauvaises, les choix méthodologiques qu'ils et elles feront auront nécessairement un biais en la faveur de la perpétuation de tous les systèmes d’oppressions qui peuvent exister.

En conclusion, revendiquer d'inclure encore plus les externalités non marchandes dans les calculs d'analyse cout-bénéfice, c'est définitivement de contribuer à l'intégration dans le circuit marchand de quelque chose qui ne l'était pas. Par exemple, si faire une activité productrice engage des couts environnementaux « calculés » comme valant Z, on dira que la compagnie peut abîmer l'environnement pourvu qu'elle paye Z. Cela signifie que l'environnement devient un bien ou un service échangeable comme les autres. Cela participe définitivement, comme disait Hequet, à l'idéologie néolibérale qui vise à étendre une logique de calculation rationnelle partout dans la société, notamment dans les débats à propos de choix politiques. De dire que « Nous soutenons plutôt que l’État devrait contrôler les externalités avec pour objectif non seulement l’efficacité des marchés, mais aussi une panoplie d’objectifs non marchands, comme la préservation de l’environnement, la santé et le bien-être.», c'est d'oublier que le calcul cout-bénéfice avec externalité, c'est l'affaire des experts, et que, les experts, ils et elles ne sont pas des individus atomiques séparés de leurs milieux sociaux. Ils et elles appartiennent et origine de milieux sociaux précis qui ont des intérêts à faire certains choix plutôt que d'autres consciemment ou inconsciemment, permettant la perpétuation de multiples systèmes de dominations.

Plutôt que de souhaiter qu'on inclue l'ajout des externalités et des temporalités dans les analyses couts-bénéfices sur des sujets politiques, on doit plutôt commander que les choix se fassent selon des débats politiques accessibles à tous et à toutes, selon ce qui nous importent le plus en tant que citoyen-ne-s [démocratie directe s'il vous plait], tout en ayant a porté de main les résultats d'analyses cout-bénéfice exclusivement comptable. De cette manière, on pourra quantifier l'effet marchand de différents choix politiques, tout en comparant qualitativement cet effet marchand avec les autres types d'effets non marchands de différents choix politiques sur la table.