Qu’est-ce que la tragédie des biens communs?

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8348991870_8547f437d3_zLa tragédie des biens communs (en anglais tragedy of the commons) est un concept utilisé pour évoquer les conséquences néfastes du mélange de la recherche de profit individuel et de l’utilisation de ressources communes gratuites. Cette interprétation du rapport entre marché et environnement est fort populaire chez les analystes anglo-saxons et soulève des arguments forts importants. Cependant, nous verrons aussi en quoi elle est limitée.

Définition

L’expression provient d’un article de Garett Hardin (fort mal traduit ici) écrit en 1968 qui se fonde sur l’exemple des terres communales que les bergers partagent pour faire paitre leurs vaches (en anglais ces terres se nomment commons). Si chaque nouvelle vache que possède un berger lui rapporte beaucoup, il lui en coûte par ailleurs très peu en nouvelle nourriture puisque le coût de celle-ci est partagé entre tous les utilisateurs de la terre communale. Il aura ainsi tout intérêt à maximiser le nombre de vaches qu’il possède. En fait, il aura une information tellement tronquée des coûts de cette opération, qu’il ne réalisera même pas que les autres bergers et lui sont en train de surexploiter la terre communale et que bientôt l’herbe ne pourra pousser assez vite pour nourrir adéquatement une seule vache. Malgré la prise de conscience de cette réalité, il y a, individuellement, toujours intérêt à ajouter une vache supplémentaire dans le pré, même si l’arrivée de chaque vache supplémentaire nuit à la capacité de toutes les vaches de se reproduire. Des acteurs individuels poussés à l’accumulation sans limite face à des ressources communes limitées mais accessibles gratuitement, voilà le résultat.

Cet article, maintenant vu comme une référence tant pour les économistes que pour les écologistes, a suscité plusieurs pistes de recherche. La plus célèbre étant celle empruntée par la récipiendaire du Prix de la Banque royale de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, Elinor Ostrom. Poussant plus loin la thèse de Hardin, elle tente de trouver des solutions à la gestion des biens communs. Or, pour elle, ni une gestion centralisée par l’État, ni un marché libre ne permettent de protéger ces ressources communes. Au contraire, ses recherches pointent plutôt vers des arrangements institutionnels de petite taille qui permettent aux gens directement concernés par la ressource de bien la gérer entre eux pour assurer à la fois leur bien-être et sa pérennité. Elle invite donc à ce que les communautés elles-mêmes s’organisent pour limiter l’utilisation des ressources qui les entourent afin d'établir un équilibre entre leur bien-être et la capacité de préserver les ressources à long terme.

Critique et dépassement

Bien sûr, une critique facile à formuler à Hardin, c’est qu’en attaquant la gratuité de l’accès aux ressources, il ouvre la porte à une volonté de tarification, voire de marchandisation de celles-ci. Bien que son article n’affiche pas une position claire entre la gestion publique ou la gestion privée des ressources communes, d’autres se sont chargés d’avancer en ce sens. En effet, les tenants du marché ont tôt fait de voir le problème de la gestion des ressources communes comme résidant dans la gratuité de celles-ci plutôt que dans les conditions dans lesquelles le marché place les gens qui tentent de vivre de ces ressources. Conséquence : on réduit l’accès en faisant une discrimination par le prix qui élimine les petits joueurs tout en rendant tout à fait possible la surexploitation par les plus gros. Car ce qu’oublient – volontairement ou non – les tenants de cette option, c’est que la limitation par le prix n’empêche en rien la surexploitation. La question centrale pour ceux qui exploitent cette ressource étant la capacité de générer des profits et non le coût d’exploitation. Tant que des prix de vente permettent de dégager un profit, on exploitera la ressource. Ainsi devant la raréfaction d’une ressource autrefois commune et maintenant privée, l’augmentation constante du prix de vente rend possible (voire encourage) une surexploitation, malgré la présence d’une tarification.

Les apports de Ostrom dont nous parlions plus haut permettent de contrecarrer cette critique en proposant une alternative au libre-marché. Cependant, dans son excellent Green economics, Robin Hahnel formule un certain nombre de critiques à la vision d’Ostrom.

D’abord, au sujet de l’équité, Hahnel pose de sérieuses questions au principe de la gestion par les communautés ou par les utilisateurs et utilisatrices des ressources. Que ce soit pour un pré, une forêt ou une rivière, si la communauté qui bénéficie de la ressource est déjà très riche et se voit concéder la gestion d’une partie du bien commun, ne venons-nous pas de donner à cette communauté encore plus de richesse commune, augmentant ainsi les inégalités? La gestion par les communautés peut facilement avoir comme point aveugle les intérêts de l’ensemble de la société.

Ensuite, les utilisateurs et utilisatrices ou les communautés environnant les ressources auront-ils vraiment les moyens de s’organiser entre eux? Il n’est pas question ici de dire que cette organisation est impossible, Ostrom étudie d’ailleurs plusieurs cas de communauté faisant elles-mêmes la gestion de leurs ressources. Cependant, les tenants de la gestion communautaire oublient commodément que l’économie de marché comporte des biais importants qui défavoriseront cette organisation.

Hahnel rappelle que les utilisateurs et utilisatrices auront d’abord de la difficulté à se coaliser, car chaque différence entre eux (de meilleures ressources, de meilleures capacités physiques, etc.) sera vu comme un potentiel avantage individuel sacrifié pour la communauté et poussera ceux qui les détiennent à être réfractaires à la mise en communauté.

Si la mise en communauté fonctionne néanmoins, l’apparition de joueurs extérieurs (un bateau de pêche qui vient pêcher sans suivre les règles fixées par la communauté, une entreprise de coupe qui vient sabrer dans une partie de forêt que les utilisateurs locaux avaient choisi de préserver, etc.) déstabilisera la situation. En particulier si la communauté n’a pas de pouvoirs légaux afin d’arrêter l’exploitation des ressources par d’autres. Le problème du free-rider, récurrent dans la gestion des biens publics au sein d’une économie de marché, frappe encore. Ceux et celles qui se restreignent sur le champ pour la préservation à long terme de la ressource ont alors d’importants incitatifs à cesser de participer à l’effort commun.

Face à ce genre de critique Ostrom a établi une série de conditions que devait rencontrer la gestion communautaire des ressources pour être efficace. Au Québec, la gestion de l’eau par bassin versant est un exemple de gestion par les communautés coordonnées par l’État qui n’est pas sans intérêt. En effet, l’intervention étatique force les communautés à s’entendre et à s’organiser et permet d’empêcher que des joueurs externes ne respectent pas les règles fixées par les organisations locales.

simon