Ne pas faire d'enfants pour sauver la planète

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Ces jours-ci se tient la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP23). Cette année, c’est à Bonn, en Allemagne, que des milliers de scientifiques, organismes à but non lucratif, groupes de défense de l’environnement et politiciens se sont réunis pour discuter de la catastrophe climatique à venir. Si l’on veut respecter l’Accord de Paris et éviter le pire, il faudra mettre en place des mesures drastiques. C’est ce que relaient les 15 000 signataires d’un « cri d’alarme » publié mardi dernier

Quel est ce pire? C’est ce fameux seuil de 2 °C au-delà desquels il ne faudrait pas que la planète se réchauffe et auxquels se sont ralliés les pays signataires de l’Accord. Il est important de rappeler qu’on ne parle pas ici de météo, mais bien de climat. En effet, il ne sert à rien de pointer du doigt le froid record de juillet dernier pour invalider le réchauffement de la planète, tout comme l’automne estival que l’on vient d’avoir n’est pas la preuve irréfutable que nous fonçons dans un mur. Ce qui intéresse les scientifiques, ce sont les ensembles de données : il faut regarder comment la température évolue dans le temps, mais aussi à travers le monde. Et ce que le travail de ces experts permet de mettre en lumière, c’est que plus la planète se réchauffe sous l’effet de la pollution, plus la fréquence des événements climatiques extrêmes (ouragans, sécheresse, inondations, etc.) augmente aussi.

Il semblerait donc que notre mode de vie soit en train de tuer la planète, ou du moins de la rendre inhabitable pour nous. Que pouvons-nous faire pour éviter la catastrophe? Il faut revoir ses priorités. Parmi les recommandations qui sont souvent citées, on retrouve : limiter nos déplacements en avion au minimum, prioriser le transport collectif ou actif, revoir notre alimentation pour un régime plus local et moins basé sur la viande, et... faire moins d’enfants. Faire moins d’enfants, vraiment? Est-ce si « simple »?

S’il est intéressant de noter que l’étude qui a mené à cette recommandation invite à avoir « un enfant de moins », et non de renoncer à l’ensemble des grossesses, il demeure que les calculs sont convaincants. Chaque enfant que l’on choisit d’avoir dans les pays du Nord crée des émissions de 58,6 tonnes équivalent CO2 (TéC02). C’est plus que ce qu’on peut économiser en évitant l’avion (1,6 TéCO2) ou en changeant son alimentation (0,8 TéCO2). Ajoutons à cela que la population de la planète ne cesse d’augmenter. On le sait, les ressources ne sont pas infinies. Si on veut pouvoir répondre aux besoins de tout le monde avec ces ressources limitées, ne serait-il pas de bon augure que l’on arrête de se multiplier?

Ce n’est pas la première fois, loin de là, que la capacité de la planète à soutenir une population croissante est l’objet de préoccupations. À la fin du XVIIIe siècle, l’économiste Thomas Malthus craignait que la natalité progresse plus vite que la quantité de nourriture disponible. Plus de deux cents ans plus tard, nous sommes sept fois plus d’humains et nos famines sont devenues plus politiques que naturelles... Dans les années 1960, le professeur de biologie Paul Ehrlich a repris plus ou moins les mêmes conclusions que Malthus et annonce des morts par millions causées par le manque de ressources. Lui aussi n’a pas vu ses prédictions s’avérer. Cela ne l’empêche pas de continuer d’annoncer la catastrophe à venir et de rêver à une stérilisation chimique nationalisée, à travers l’eau potable par exemple. Et en attendant, puisqu’on n’a pas encore trouvé comment y arriver, on devrait simplement arrêter l’aide internationale, une solution similaire à celle que préconisait Malthus qui était de ne plus soutenir financièrement les pauvres afin de ne pas les « encourager » à se reproduire.

Un élément qui a été ignoré par ces deux auteurs est sans doute que les femmes ne désirent pas avoir autant d’enfants que leur corps leur permettrait. Ainsi, plus les femmes sont éduquées et plus elles ont accès à la contraception, plus elles prennent le contrôle de leurs grossesses pour en diminuer leur nombre. Une politique de natalité (et d’environnement) intelligente n’en est donc pas une qui dit aux femmes quand et comment se reproduire en les confinant dans la misère si elles ne se conforment pas, mais plutôt une qui donne les moyens à celles-ci de déterminer leur avenir. Cela passe autant par l’éducation que par l’accès à des services publics de qualité. Culpabiliser les femmes, ici comme ailleurs, pour l’utilisation de leur corps est une stratégie non seulement perdante, mais également sexiste.

Bien entendu, tous les appels à « moins d’enfants » ne sont pas aussi radicaux. Néanmoins, la tentation est forte de croire qu’il est possible de calculer une population « cible », de déterminer le nombre d’humains « idéal » pour la planète (malgré les échecs répétés de tels pronostics). En abordant la question de cet angle-là, on évacue du même coup le besoin de transformer ses habitudes. Vous voulez continuer à manger du bœuf tous les jours et à faire trois voyages par année? Vous serez toujours mieux que votre voisine qui a deux marmots (parce que, on y revient toujours, c’est d’abord un problème féminin). De l’autre côté du spectre, on met dans le même panier les parents qui peuvent se procurer tout ce que l’industrie périnatale peut mettre en vente avec ceux qui ont à peine les moyens d’acheter le nécessaire. Pourtant, il est reconnu que les familles les plus riches (qui font pourtant moins d’enfants) polluent beaucoup plus que les plus précaires. Ce sont néanmoins ces derniers qui se retrouveront à vivre le plus durement les conséquences du réchauffement de la planète...

Et ce n’est que la pointe de l’iceberg des inégalités climatiques : la situation est encore pire dans les pays du sud où l’on exporte nos déchets (et nos problèmes). Les populations de ces pays vivent ainsi avec les effets collatéraux d’une société de consommation, sans profiter de ses bénéfices, malgré des émissions de gaz à effet de serre nettement sous la moyenne (un Nord-américain a une empreinte écologique plus de deux fois plus importante qu’un habitant de l’Amérique latine). En plus d’être sexiste, ce type de politiques accentue les inégalités et mène à des dérives racistes.