Les médias et la hausse des frais de scolarité de 2005 à 2010 – 2ième partie

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Dans mon billet précédent j’ai tenté d’exposer ce qui m’apparaîssait comme une tendance des médias de présenter sous un jour favorable la hausse des frais de scolarité entre 2005 et 2010. Dans cette deuxième et dernière partie je vais présenter qui sont ceux et celles qui ont mis cette hausse de l’avant, avec quels types de textes ils font connaître leur proposition et quel effet cette campagne semble avoir eu sur l’opinion publique.

Ceux et celles qui ont défendu la hausse

La campagne médiatique en faveur de la hausse ne se traduit pas que par des quantités de textes écrits. Elle existe aussi par des gens et des organisations qui montent au devant de la scène médiatique pour défendre cette option politique. De 2005 à 2010 il s’agit d’une véritable déferlante de personnalités publiques qui favorisent la hausse. À la lecture des textes consultés j’ai noté le nom de chacune des personnalités publiques que je croisais qui annonçait son appui à cette politique publique. Au final, pas moins de 64 personnes et organisations profitant d’une certaine notoriété ont défendu cette idée. Au tableau 1, je les ai séparées en catégories un peu vagues (certaines personnes sont à la fois des universitaires et des personnalités, etc), surtout pour faciliter la lecture. Si certaines personnes recoupent certaines organisations c’est que certain-es intervenant-es défendent la position tant comme représentant-e de leur groupe qu’individuellement.

Tableau 1 : Intervenant-es en faveur de la hausse des droits de scolarité de 2005 à 2010

Universitaires (14)

Médias (17)

Personnalités (23)

Organisations (10)

Robert Lacroix

André Pratte

Robert Tessier

Conseil permanent de la jeunesse

Jean-Charles Chebat

Richard Martineau

Mathieu Laberge

Jeunes Libéraux

Germain Belzile

Josée Boileau

Paul-Daniel Muller

PLQ

Gilles Grenier

Bernard Descoteaux

Michel Kelly-Gagnon

ADQ

Luc Vinet

Marie-Andrée Chouinard

Pauline Marois

Conseil du patronat

Claude Lajeunesse

Arianne Krol

Claude Montmarquette

IEDM

Michel Patry

Nathalie Elgrably

L. Jacques Ménard

ASDEQ

Michel Pigeon

Joseph Facal

Marcel Côté

Manifeste pour un Québec Lucide

Heather Munroe-Blum

Gilles Proulx

Gilbert Rozon

La jeune chambre de commerce de Montréal

Clément Lemellin

Jean-Robert Sansfaçon

Luc Godbout

Parti Vert du Québec

Guy Laperrière

Lysiane Gagnon

Pierre Fortin

 

Denis Therrien

Michel David

Robert Gagné

 

Denis Brière

Yves Boisvert

Lucien Bouchard

 

Raymond Lalande

Gérard Bérubé

Françoise Bertrand

 

 

Vincent Marissal

Stephan Jarislowsky

 

 

Michel C. Auger

Claude Castonguay

 

 

Nathalie Collard

Sylvain Simard

 

 

 

Réal Raymond

 

 

 

Hélène Desmarais

 

 

 

Michael Roach

 

 

 

Jean-François Lisée

 

 

 

Monique Leroux

 

 

 

Paul Gérin-Lajoie

 

 

Il aurait été très intéressant de noter combien de fois chaque personne prend position sur ces questions, malheureusement j’y ai pensé trop tard dans le processus. De mémoire, je crois que la palme irait à André Pratte, Alain Dubuc et Robert Lacroix, mais il faudrait vérifier. À l’opposé, ceux et celles qui s’opposent à la hausse et qui le font savoir dans les quotidiens consultés sont seulement 24, soit 2,6 fois moins que les tenant-es de la hausse.

Tableau 2 : Intervenant-es contre la hausse des droits de scolarité de 2005 à 2010

niversitaires (14) Médias (17) Personnalités (23) Organisations (10)
Robert Lacroix André Pratte Robert Tessier Conseil permanent de la jeunesse
Jean-Charles Chebat Richard Martineau Mathieu Laberge Jeunes Libéraux
Germain Belzile Josée Boileau Paul-Daniel Muller PLQ
Gilles Grenier Bernard Descoteaux Michel Kelly-Gagnon ADQ
Luc Vinet Marie-Andrée Chouinard Pauline Marois Conseil du patronat
Claude Lajeunesse Arianne Krol Claude Montmarquette IEDM
Michel Patry Nathalie Elgrably L. Jacques Ménard ASDEQ
Michel Pigeon Joseph Facal Marcel Côté Manifeste pour un Québec Lucide
Heather Munroe-Blum Gilles Proulx Gilbert Rozon La jeune chambre de commerce de Montréal
Clément Lemellin Jean-Robert Sansfaçon Luc Godbout Parti Vert du Québec
Guy Laperrière Lysiane Gagnon Pierre Fortin
Denis Therrien Michel David Robert Gagné
Denis Brière Yves Boisvert Lucien Bouchard
Raymond Lalande Gérard Bérubé Françoise Bertrand
  Vincent Marissal Stephan Jarislowsky
  Michel C. Auger Claude Castonguay
  Nathalie Collard Sylvain Simard
    Réal Raymond
    Hélène Desmarais
    Michael Roach
    Jean-François Lisée
    Monique Leroux
    Paul Gérin-Lajoie

 

La campagne dans le tempsOn voit ici l’identité des 4 chroniqueurs qui ont écrit les 4 textes d’opinion contre la hausse mentionnés dans le billet précédent. On constate l’absence d’éditorialistes. Du côté universitaire j’ai été étonné de voir à quel point peu de cadres universitaires ou de professeurs de renom ont pris la plume contre la hausse des droits de scolarité. On notera aussi, peut-être sans surprise, l’absence complète de personnes du milieu des affaires s’opposant publiquement à la hausse.

La période étudiée se répartit sur 20 trimestres. Il est intéressant de voir comment chacune de ces options a déployé son argumentaire dans le temps et de noter les périodes d’intensité de chacune des options. Le graphique 1 présente la chronologie du débat.

Graphique 1 : Textes en faveur et contre la hausse du second trimestre de 2005 au premier trimestre de 2010

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Premier fait à noter, pendant 15 des 20 trimestres on voit une majorité de texte en faveur de la hausse être publiés. Seulement 4 trimestres ont une majorité de textes contre et pendant 1 trimestre les deux options arrivent à égalité. La première pointe (2007-T1) est causée par la campagne électorale de 2007 où la hausse est un enjeu.

La seconde (2007-T4) est causée par la hausse de 2007 mise en place par le Parti libéral nouvellement réélu. La troisième pointe (2010-T1) est à l’approche du premier budget Bachand quand des rumeurs entourant une nouvelle hausse circulent. Il est intéressant de voir quels types de textes sont publiés en fonction des événements. Pour avoir une image claire, j’ai regroupé les lettres ouvertes, les chroniques et les éditoriaux dans la grande catégorie « texte argumentatifs » pour l’opposer aux « textes informatifs » que sont les articles. Les graphiques 2 et 3 présentent le résultat pour chacune des options.

Graphique 2 : Textes argumentatifs et informatifs en faveur de la hausse du second trimestre de 2005 au premier trimestre de 2010

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Graphique 3 : Textes argumentatifs et informatifs contre la hausse du second trimestre de 2005 au premier trimestre de 2010

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Comme on le voit, l’option en faveur de la hausse profite d’une quantité de textes argumentatifs bien plus importante. Même dans la période de pointe où ceux et celles qui sont contre la hausse ont plus de textes publiés (2007-T3-T4), les partisan-es de la hausse réussissent quand même à obtenir davantage de textes argumentatifs que leurs opposants.

De même dans la période électorale, les éditoriaux, chroniques et lettres ouvertes en faveur de la hausse se succèdent tandis que les opposants à la hausse sont surtout recensés en train de poser des gestes (manifs, caravane, etc.) et non d’expliquer leur position. Les opposant-es à la hausse obtiennent des textes d’abord et avant tout par la couverture médiatique de leurs déclarations ou de leurs actions. Ceux et celles qui mettent de l’avant la hausse le font beaucoup par l’entremise de textes argumentatifs où ils ont le temps de faire des démonstrations plus étayées. En effet, bien qu’un texte informatif permette de faire passer certains arguments, il n’y est pas aussi facile de convaincre.

L’effet sur l’opinion

Dans les textes étudiés on rapporte six sondages (dont deux le même mois pour lequel j’ai fait une moyenne) sur la hausse des frais de scolarité. L’idée n’est pas ici de valoriser ces coups de sonde comme s’ils étaient la seule chose importante dans l’espace public, cependant, il est intéressant de voir l’effet que peut avoir une campagne médiatique de cette ampleur sur l’appui à l’idée de hausser les frais de scolarité.

Graphique 4 : Résultats des sondages sur la hausse des droits de scolarité, 2005 à 2010

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Difficile de ne pas voir un effet de cette campagne médiatique dans le fait qu'en moyenne, dans quatre sondages réalisés en 2006-2007, 60% de la population est opposé à cette idée tandis que dans les deux sondages réalisés en 2009-2010 ce résultat s’effondre à 47%. Le martèlement incessant des mêmes arguments trouve ici son effet. On peut aussi se poser la question à l’envers : comment une telle unanimité éditoriale est-elle justifiable sur un débat entourant une politique publique très précise surtout à l’inverse de l’opinion d’une solide majorité de la population. On peut avoir la même réflexion à propos des lettres ouvertes dans La Presse, 60% de la population est contre la hausse, mais 77% des lettres publiées à ce sujet sont en faveur. Comment s’explique cette anomalie?

Quelques conclusions

C’est dans cet état que se retrouve l’opinion publique alors que le débat qui fait rage en 2010-2012 autour de la question des droits de scolarité s’ouvre. Après ces brèves recherches, nous pouvons certainement affirmer que ce n’est pas le fruit du hasard, mais d’efforts répétés de certains individus et organisations à occuper l’espace public et à mettre de l'avant la hausse des droits de scolarité. Le quotidien La Presse est au cœur de cette campagne médiatique de propagation de l’idée d’une hausse nécessaire des frais de scolarité. Si les journalistes d’information ont eu une approche qui laissait de la place à la diversité d'opinion, un retentissant unanimisme a rejailli des éditoriaux et des chroniques des trois principaux quotidiens.

Confinés à des textes informatifs, l’option contre la hausse n’a pas réussi à préserver l’appui dont elle disposait pourtant dans l’espace public au sortir de la grève de 2005. Bien sûr, ce coup d’œil n’a pas une grande valeur scientifique, il faudrait des outils beaucoup plus raffinés et une capacité bien plus grande à parcourir les autres médias pour avoir une meilleure idée. Cependant, comme toute tentative d’empirie, il est bien préférable aux impressions éparses qu’on pouvait avoir sur la question avant d’aller y voir de plus près.