Le néolibéralisme et l'éducation au Québec (1/3) L'éducation n'est pas une marque de «frigidaire»

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Depuis quelque temps, nous entendons parler du néolibéralisme et des mesures d'austérité, maintenant bien en place dans notre société québécoise. Même si le néolibéralisme glorifie le retrait presque complet du pouvoir de l’État dans les domaines publics, il en a cependant besoin pour arriver à ses fins. C'est ainsi qu'il est possible, aussi paradoxalement que cela puisse paraître dans une société dite "démocratique", d'être dirigé.e.s par des néolibéraux qui appliquent des politiques nuisibles pour le bien commun. Cette série de 3 billets de blogue vise à expliquer brièvement 3 principales conséquences de la logique néolibérale dans notre système éducatif québécois, de l'école primaire et secondaire à l'université. Voyons dans ce premier billet comment le néolibéralisme en éducation laisse place à la privatisation.

Le désengagement de l'État envers l'éducation

Le néolibéralisme prône notamment une intervention minimale des pouvoirs publics parce qu'il les considère comme coercitifs ou destructeurs de la croissance économique des élites. Autrement dit, cette doctrine prêche pour l'accroissement des interventions privées dans les sphères publiques, dont l'éducation, au nom de la promotion de la liberté économique individuelle et de l'économie de marché.

Une autre conséquence néfaste de la logique managériale en éducation se manifeste donc par la décentralisation du pouvoir gouvernemental vers le niveau local, à la manière de petites firmes d'entreprises. Les associations école/parents par les conseils d'établissement, les conseils d'établissements locaux qui jouent le rôle de petits conseils d'administration pour chaque école, la grande place accordée au privé en éducation (notons que 65 % des établissements privés sont toujours subventionnés par l'État, ce qui représente environ 60 % des subventions versées aux écoles du secteur public[i]), ainsi que la volonté d'abolir 26 commissions scolaires sur les 72, constituent des moyens bien assumés des néolibéraux pour se déresponsabiliser du domaine éducatif public qu'il est sensé protéger.

Les coupes répétées dans le domaine de l'éducation pour un total de 217 millions pour l'année 2014-2015[ii] uniquement dans le secteur primaire et secondaire (d'autres coupures sont à prévoir en 2016) affectent les commissions scolaires, les écoles, les enseignant∙e∙s, et oui : les élèves. Ces politiques d'austérité ont pour but de transformer tous les domaines de la vie humaine en occasion pour le secteur privé de faire de l'argent sur le dos de la population. La réduction des interventions gouvernementales dans les secteurs publics met à profit un cadre propice à la concurrence des marchés, ce qui favorise la compétitivité et la privatisation.

Pour Chomsky, rendre les services publics inefficients afin que les gens en aient assez et se tournent vers le privé, constitue l'une des tactiques néolibérales pour privatiser les secteurs publics d'une société. Ainsi, la population se dit « consentante » de la privatisation alors qu'on ne lui explique ni toutes les causes ni toutes les conséquences de ce choix dangereux pour la démocratie.

La Convention de partenariat (MELS, 2009) issue des projets de loi n° 124 et n° 88 modifiant la Loi sur l'instruction publique[iii] est axée sur la responsabilisation des enseignant∙e∙s dont les élèves ne performeraient pas assez en fonction des objectifs mesurables établis pour chaque école et commission scolaire. Autrement dit, les enseignant∙e∙s d'aujourd'hui sont responsables des performances de leurs élèves et ce, dans des conditions de plus en plus complexes et difficiles, mais où leur autonomie professionnelle est paradoxalement réduite. On traite maintenant le travail enseignant comme un instrument au service de l’économie : à la manière de faire augmenter les profits de son entreprise, il faut faire augmenter les notes de ses élèves. Ces mesures néolibérales que sont les lois 124 (2002) et 88 (2008) prônent la gestion axée sur les résultats et la compétitivité ainsi que la décentralisation du pouvoir gouvernemental par un déplacement de l'autorité au niveau local.

À cela s'ajoutent des mesures de contrôle et de reddition de comptes des enseignant∙e∙s jumelées à une intensification du travail et à une importante précarité professionnelle (46,6% de l'ensemble du personnel enseignant des Commissions scolaires du Québec ont un statut « non permanent » ou « d'appoint »[iv]). De plus, pour arriver à leurs fins, les néolibéraux tentent de dénigrer l'image de l'école publique et du travail des enseignant∙e∙s par des tactiques de relations publiques à la Bernays où l'on minimise les revendications syndicales, les compétences et l'engagement des enseignant∙e∙s.

Par exemple, les données disponibles de 2005-2006 à 2009-2010, les taux d'élèves intégrés dans les classes ordinaires avec plan d'intervention, ainsi que le nombre d'EHDAA avec ou sans plan d'intervention sont en légère augmentation d'année en année (14,2%; 14%; 14,5%; 16%, 16,7%).[v] Par contre, la profession enseignante est presque toujours minimisée, voire méprisée par le gouvernement qui semble n'avoir respect ni pour les enseignants de l'école publique ni pour les élèves à besoins particuliers qu'il laisse sans service.

La gestion managériale issue des entreprises privées et le système d'austérité qui l'accompagne sont bien en place dans le système d'éducation au Québec et se manifestent notamment par  le désengagement étatique. Comme le disait Falardeau dans son œuvre La liberté n'est pas une marque de yogourt, « Les seuls modèles permis sont ceux de l'idéologie de consommation ». Or, l'éducation n'est pas une marque de frigidaire. Il est possible de protéger notre école publique tous les jours en refusant un système éducatif à deux vitesses, en valorisant la qualité de son instruction et en étant fiers et fières de la plus grande réussite de notre histoire: une éducation pour tous et toutes.

 


Enseignante aux niveaux préscolaire et primaire; doctorante à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, option psychopédagogie; animatrice et formatrice en philosophie pour enfants ainsi que superviseure de stage au Centre de formation initiale des maîtres de l'UdeM.

 

 

[i] http://www.education.gouv.qc.ca/parents-et-tuteurs/ecoles-privees/

 

[ii] http://iris-recherche.s3.amazonaws.com/uploads/publication/file/Austerite2014-2015_31-mars-2015.pdf

[iii] http://www2.publicationsduquebec.gouv.qc.ca/dynamicSearch/telecharge.php?type=2&file=/I_13_3/I13_3.html

[iv] http://www.education.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/statistiques_info_decisionnelle/statistiques_education_2012.pdf

[v] Ibid

Vincent Gendreau

E. Labbé

Intéressant ! On notera toutefois l'omission d’un « par élève » dans l'affirmation contenue dans la parenthèse du second paragraphe, qui promeut une vision démesurée des subventions versées aux écoles du secteur public.