Le fardeau individuel : de l’endettement à la dépression

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Endettement et santé mentale. Faut-il établir un lien entre les deux? Chose certaine, force est de constater que le néolibéralisme a modifié notre rapport à l’un et à l’autre de ces deux thèmes. Dans chaque cas, il a rendu les individus plus isolés et plus vulnérables.

Le niveau d’endettement public est l’argument principal derrière les coupes dans les services publics. Or, à mesure que l’État se désengage de son rôle de protection sociale et que les salaires stagnent, les individus sont forcés de se tourner vers l’endettement individuel pour faire face aux évènements malheureux de la vie, comme la maladie ou le chômage [1].

On observe ces tendances simultanées dans les deux graphiques suivants. Le premier graphique semble complexe, mais il montre simplement que la dette du Québec a cessé de croitre et s’est stabilisée. Le second montre le décollage fulgurant de la dette des ménages au tournant des années 2000.

Note : la ligne jaune démontre la stabilisation de la dette du Québec en pourcentage de la richesse; la dette brute est en pourcentage du PIB; la hausse soudaine à la fin des années 90 est due à une réforme comptable.

Il faudra bien que les artisans et artisanes de l’austérité finissent par reconnaitre que leurs mesures ne diminuent pas l’endettement dans l’absolu, puisqu’il est tôt ou tard transféré de l’État vers les particuliers.

L’IRIS a également montré, par le calcul du déficit humain, que malgré l’adoption d’une loi contre la pauvreté au tournant des années 2000, l’État québécois a plutôt choisi de ralentir la croissance de ses revenus et de ses dépenses en abandonnant à elle-même une part grandissante de la population.

Or, cette individualisation de la responsabilité, typique du néolibéralisme, s’observe également au sujet d’un tout autre enjeu : la santé mentale. Les transformations sociales à l’ère néolibérale se traduisent par une pression accrue sur les individus, notamment les travailleurs et les travailleuses, alors qu’on brandit la menace du chômage et qu’on démantèle les syndicats ainsi que la législation du travail. À l’échelle du lieu de travail, on individualise les objectifs et les récompenses afin d’instaurer une compétition entre les employé·e·s et espérer ainsi aller chercher leur performance maximale.

 

« Intérioriser » les problèmes

Cette pression sur les individus fragilise leur santé mentale. Pourtant, on leur fait souvent porter la responsabilité des problèmes qui s’en suivent, tant dans les causes qu’on leur prête que dans les solutions préconisées, qui relèvent généralement de l’auto-prise en charge. Cela a l’effet paradoxal d’intensifier encore davantage la pression que subissent les individus. Notre incapacité à considérer la santé mentale comme un problème social apparaît on ne peut plus clairement dans une publication du Mouvement santé mentale Québec.

À la question « Pourquoi la santé mentale est-elle si importante pour les organisations? », on répond que c’est parce que « [c]haque jour, 500 000 Canadiens s’absentent du travail en raison de problèmes de santé mentale » et que « [l]es dépenses engagées par une entreprise pour un employé en congé d’invalidité de courte durée en raison d’une maladie mentale s’élèvent à près du double d’un congé d’invalidité attribuable à un problème de santé physique ». La dépression deviendra d’ailleurs la deuxième cause d’invalidité dans le monde d’ici 2020.

Le chat sort du sac. Si le Mouvement nous enjoint à « créer des liens », « agir », « ressentir » et « se ressourcer », ce n’est donc pas tant parce que l’on veut notre bien, mais plutôt celui de l’entreprise. Car un travailleur ou une travailleuse en burn out ou en dépression, ce n’est pas un travailleur ou une travailleuse qui produit!

Parmi les sept astuces mises de l’avant dans la campagne annulle, aucune ne questionne réellement la responsabilité de l’entreprise dans l’épidémie qui touche à l’heure actuelle le Canada, alors que les diagnostics de troubles de l’humeur ont grimpé de 168 % seulement entre 2003 et 2014 [2].

En lisant que pour prendre soin de son équilibre mental, il faut « reconnaître la valeur des collègues et des employé tout en leur permettant d’apprendre de leurs erreurs », « être ouvert à différents points de vue, à de nouvelles idées » et « favoriser les échanges, la réflexion, le soutien et y participer », on croirait que l’épuisement au travail résulte d’une somme de malentendus et de bêtes conflits interpersonnels.

À une telle vision des choses, il faudrait opposer un cadre d’analyse critique du néolibéralisme, de la flexibilisation de la main-d’œuvre qu’il entraine et de la pression à la performance qu’il cause, même en dehors de la sphère du travail.

 

Les solutions « extériorisées »

Est-ce le travailleur et la travailleuse qui doivent « changer de rythme pour décompresser, récupérer », ou est-ce l’employeur·e qui doit diminuer ses exigences? On s’évertue à tourner vers l’intérieur la culpabilité d’avoir craqué, questionnant les habitudes de vie de chacun·e, regardant avec suspicion ceux et celles qui ne ressassent pas hebdomadairement leur enfance sur un divan. Toutefois, il faudrait au contraire retourner la suspicion vers l’extérieur, afin de faire de la santé mentale un enjeu de société plutôt qu’un trouble individuel.

Les employeurs et les employeuses en font-ils assez pour respecter les limites à la productivité de leurs employé·e·s? Il ne s’agit pas de faire de la méditation sur l’heure du midi ou forcer le personnel à prendre des formations extracurriculaires sur l’estime de soi, reportant ainsi sur leurs épaules la responsabilité de leur équilibre psychologique. Il s’agirait plutôt d’offrir des mesures de conciliation travail-famille, d’accorder plus de deux semaines de vacances par année, de ne pas imposer d’heures supplémentaires, de ne pas les rejoindre en dehors des heures de travail, voire même (soyons fous) de diminuer le temps de travail.

Les mesures d’austérité ne pourront rien faire pour améliorer cette situation. Bien au contraire, elles augmenteront la précarisation et la détresse psychologique, tout en rendant plus difficile l’accès aux soins de santé appropriés. À cet égard, un sondage de l’Association des psychologues du Québec révélait récemment que les compressions budgétaires avaient érodé les services psychologiques du réseau public.

En cette Semaine nationale de la santé mentale et au lendemain de la Fête des travailleurs et des travailleuses, il importe de pointer les projecteurs sur les déterminants sociaux des problèmes de santé mentale, en questionnant notamment le rôle de l’entreprise, et de rappeler conséquemment l’importance de les prendre en charge collectivement.

La dépression et le burn out sont plus durs à quantifier que l’endettement des ménages, notamment parce qu’ils restent encore aujourd’hui très tabous. On peut néanmoins les lier eux aussi aux aléas du durcissement socio-économique néolibéral.

 

Céline Hequet

Guillaume Hébert

 

Les auteur·e·s tiennent à remercier Benjamin Gingras pour ses commentaires.

 

[1]              Statistique Canada, Tableau 105-0501 Profil dindicateurs de la santé, estimations annuelles, selon le groupe dâge et le sexe, Canada, provinces, territoires, régions sociosanitaires (limites de 2013) et groupes de régions homologues, CANSIM (base de données), version mise à jour le 22 avril 2016, http://www5.statcan.gc.ca/cansim/a05?lang=fra&id=1050501 (consulté le 3 mai 2016).


[2]   Johnna MONTGOMERIE, « Americas Debt Safety-Net », Public Administration, vol. 91, n° 4, 2013, p. 871-888.

Morvarid

خيلى نكته جالبى رو شجاعانه اشاره كردند

Catherine

Not that this is telling us something we don't already know, but it is good that this sort of writing is out there!

Jeanne

Désolée je vous ai envoyé un commentaire à la destination d'une amie (cathdesjeunes@gmail.com). Pas de réponse necessaire!

Renée Ouimet

Dans le billet « Le fardeau individuel : de l’endettement à la dépression », on y interpelle le Mouvement Santé mentale Québec comme une organisation ne voulant faire porter qu’aux individus le fardeau des problèmes de santé mentale et pourtant… notre approche est toute autre.

Si nos mots sèment une telle confusion, si l’on peut croire en consultant notre site que nous n’avons qu’une vision individuelle de la santé mentale, c’est peut-être parce qu’on en a fait qu’une lecture partielle ou peut-être parce que l’expression de notre vision est incomplète.
Les auteurs écrivent : À la question « Pourquoi la santé mentale est-elle si importante pour les organisations ? », on répond que c’est parce que « [c]haque jour, 500 000 Canadiens s’absentent du travail en raison de problèmes de santé mentale » et que « [l]es dépenses engagées par une entreprise pour un employé en congé d’invalidité de courte durée en raison d’une maladie mentale s’élèvent à près du double d’un congé d’invalidité attribuable à un problème de santé physique ». La dépression deviendra d’ailleurs la deuxième cause d’invalidité dans le monde d’ici 2020.
Nous retrouvons effectivement ces chiffres sur le site. Nous croyons que nous sommes face à une pandémie, qu’il faut agir et que lorsqu’autant de personnes s’absentent du travail pour des raisons de problèmes de santé mentale, ce n’est plus un problème individuel, mais bien un problème social. Voilà ce que l’on dit. Nous croyons que c’est tous ensemble qu’il est possible de créer, développer et renforcer la santé mentale et ceci veut dire socialement, collectivement et individuellement.
Au sujet des sept astuces mises de l’avant dans la campagne annuelle (voir dans le dépliant pour les milieux de travail), les auteurs du billet écrivent qu’aucune ne questionne réellement la responsabilité de l’entreprise. Pourtant la section « gestionnaires et employé-e-s tous ensemble pour une bonne santé mentale » la questionne. Nous avons écrit que pour un mieux-être en milieu de travail, il faut « reconnaître la valeur des collègues et des employé-e-s tout en leur permettant d’apprendre de leurs erreurs ». Effectivement, les recherches sur les facteurs de protection en santé mentale au travail parlent de l’importance d’une réelle reconnaissance. De plus, de nombreuses recherches démontrent que dans l’organisation actuelle du travail où il y a une grande mouvance, on accepte beaucoup moins l’erreur, il faut juste faire ses preuves ! Malheureusement ne pas avoir droit à l’erreur est un stresseur extrême et est tout simplement inhumain. Nous écrivons « être ouvert à différents points de vue, à de nouvelles idées » ceci signifie en d’autres termes prendre en considération les employé-e-s dans l’organisation du travail. Ce même dépliant propose aussi d’autres astuces tels que : communiquer les objectifs de travail, donner les moyens de les atteindre, encourager le développement, favoriser une saine productivité et permettre de récupérer et de changer de rythme.
La campagne annuelle de promotion de la santé mentale se veut accessible, populationnelle et souhaite ouvrir des portes et ne pas en fermer. Tous les outils sont développés avec des comités consultatifs composés de représentants de divers milieux. Le dépliant pour les milieux de travail est issu de consultations faites auprès de nos membres, de représentants des milieux syndicaux, des ressources humaines et de la recherche. L’objectif étant que cet outil soit utilisé dans tous les secteurs, à tous les niveaux. Il est démontré que l’implication collective (gestionnaires, employé-e-s, syndicats) améliore le mieux-être au travail.
Lorsqu’on lit dans le blogue que le chat sort du sac et que le Mouvement Santé mentale Québec fait porter aux individus le fardeau des problèmes de santé mentale, il semble que l’on n’a pas fouillé tout le sac. Dans l’explication de la campagne sur les 7 astuces, on peut lire :
Rappelons-nous que c’est tous ensemble que nous créons, renforçons, développons la santé mentale. Rappelons-nous aussi que ce sont toutes les sphères de notre vie qui y contribuent : individuelle, familiale, scolaire, sociale, professionnelle, institutionnelle et autre. Les questions suivantes en illustrent l’ampleur. Nous vous invitons à vous les poser.
Est-ce que je favorise l’accès aux 7 astuces ?
Est-ce que dans ma vie je me donne accès aux 7 astuces ?
Est-ce que je contribue à donner accès à ces 7 astuces dans ma famille, à l’école, au travail, dans ma communauté, dans les lieux d’hébergement que je fréquente, ailleurs ?
Notre système éducatif et de santé publique, l’aménagement de notre territoire, le soutien à l’emploi et l’aide sociale contribuent-ils à donner accès aux « 7 astuces pour être bien dans sa tête » ?
Les environnements politique, économique, législatif, social et culturel contribuent-ils à donner accès à tous aux « 7 astuces pour être bien dans sa tête » ?

En terminant, je pose quelques questions que j’ai soulevées dans le cadre d’une Table ronde au colloque de l’ACFAS et auxquelles nous pourrons travailler ensemble. Elles sont en lien avec l’une des « 7 astuces pour être bien dans sa tête » : AGIR. Quand nombre de données convergent dans la même direction, il est temps d’agir. Quand on sait tous que la réduction de la pauvreté aura un impact positif sur la santé mentale, que la réduction de la violence familiale réduira les problèmes de santé mentale, que l’accès universel à l’éducation, aux CPE à l’université, donne plus de chance aux individus, quand les données convergent sur les facteurs de protection en santé mentale en général et dans les milieux de travail il est temps d’agir.
Quelles sont les embûches à l’agir, quels sont les manques de motivation, quelles sont les peurs, quels sont les enjeux économiques, qu’est-ce qui fait que ce n’est pas payant ? Qu’est-ce qui fait que l’on ne dit pas non quand on trouve que quelque chose n’a plus de sens ? Qu’est-ce qui fait que l’on devient une courroie de transmission de l’inacceptable, de ce qui crée de l’épuisement, le stress extrême ? Quelles sont les perspectives de ceux qui ne veulent pas changer ? Quel est le risque de changer ? Qu’est-ce qui est payant ?

J’invite Guillaume Hébert et Céline Hequet à un 5 à 7 pour discuter avec nous de notre site Web en vue de l’améliorer.

Renée Ouimet, directrice du Mouvement Santé mentale Québec