L’austérité ou la violence budgétaire

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9624991264_c87b3c824c_nDepuis la crise de 2008, l’austérité budgétaire a durablement pris racine. Tous les prétextes sont bons pour y avoir recours, que ce soit la lutte au déficit, à l’endettement public ou encore pour affronter les « privilèges » des employé.e.s de l’État. Dans chacun de ces cas, l’austérité se présente comme étant inévitable, incontournable. Bien entendu, la réalité est bien plus complexe et une compréhension juste de la conjoncture budgétaire de nombreux États ne peut se contenter de cette austère idée. Pourtant, il semble pertinent de comprendre les dynamiques en cours comme venant renforcir le virage autoritaire que connait notre « démocratie ».

Quand on parle d’autoritarisme, nous avons l’habitude de référer à une plus forte présence policière, au renforcement des forces militaires ou encore au durcissement du Code criminel. Les politiques d’austérité sont à ajouter à cette liste. En les imposant, comme si aucune alternative n’existait et en présupposant que couper dans les dépenses sociales de l’État allait de soi, c’est la valeur même du débat démocratique qui est déconsidérée.

C’est bien facile et utile de se présenter devant des journalistes, comme le fait M. Couillard, et d’affirmer que son option politique est la seule possible tout en présentant les opposant.e.s comme des gens qui ne comprennent rien aux finances publiques ou encore comme des priviliégié.e.s d’un système qu’il faut corriger avant qu’il ne soit trop trad. Malheureusement, en procédant de la sorte, il n’est pas possible de prétendre agir en respect de la démocratie, même lorsque l’on vient de recevoir un mandat majoritaire.

Du néolibéralisme sur les stéroïdes

Pourquoi vouloir passer outre les débats? Pourquoi s’efforcer de refuser toute validité aux analyses qui s’opposent à la nécessité de l’austérité? Se pourrait-il que derrière l’urgence budgétaire se trouve d’autres impératifs? En fait, il semble que les élites politiques et économiques soient décidées à appliquer l’adage voulant qu’il ne faille pas laisser se gaspiller une bonne crise. Ce qu’a ouvert la période d’instabilité instaurée en 2008, c’est la possibilité pour nos « élites démocratiques » de rompre avec certains compromis sociaux faits au cours des décennies précédentes.

En quelque sorte, la violence répressive à laquelle nous sommes habitués trouve son revers dans le cadre des politiques d’austérité. Il s’agit là d’une forme de violence qui existe sous le couvert neutre et froid d’objectifs comptables. « Faire plus avec moins », comme dit le dicton, revient le plus souvent à pressurer davantage les personnes qui offrent concrètement des services à la population. L’austérité est une forme de violence lorsqu’elle oblige à couper dans les services offerts aux plus vulnérables sous prétexte de respecter les critères budgétaires décidés dans le confort des bureaux ministériels.

Plus de six ans après le déclenchement de la crise qui devait changer le capitalisme à tout jamais, on constate que la fenêtre d’opportunité qu’offrait cette dernière fut belle et bien mis à profit. Malheureusement, elle ne le fut pas dans le sens d’une plus grande protection des plus démuni.e.s ou encore d’une démocratisation élargie de l’espace public. La crise ne fut en fait,  qu’une magnifique occasion de poursuivre et d’approfondir l’agenda néolibéral.

Un projet politique de classe

Cette poursuite du projet néolibéral refuse pourtant de s’assumer. On parle de réduire les dépenses de l’État afin d’aider la relance économique, on dit qu’il faut faire des gains d’efficacité afin d’optimiser les ressources limitées des pouvoirs publics. Pourtant, les politiques de compression mises de l’avant ont surtout comme effet de nuire à une véritable reprise économique. Comment se peut-il que des politiques dont la légitimité soit liée au contexte économique difficile en viennent à rendre encore plus fragile la situation qu’elles devaient aider à redresser?

Une partie de la réponse à cette question nous vient des stratégies d’accumulation qu’utilisent les membres du 1 % pour voir leurs revenus augmenter malgré la stagnation économique. Si pour les salarié.e.s, la croissance économique s’avère nécessaire afin qu’ils et elles puissent maintenir leurs acquis salariaux, il en va tout autrement pour les représentant.e.s de l’élite économique.

Pour le dire simplement, une période prolongée de stagnation permet de sabrer directement dans des services qui ont un haut niveau d’appui dans la population sans pour autant devoir en assumer un fort prix politique. Aussi longtemps que chacun.e sera convaincu que les coupures sont inévitables, le train de l’austérité pourra avancer tranquillement.

Pendant que les missions sociales de l’État sont mises à mal, que fait notre élite économique? Sans croissance, n’est-elle pas condamnée à voir ses profits diminuer? Eh bien non, les plus fortuné.e.s ont développé des stratégies pour se passer de la croissance. Trois d’entre elles sont à prendre en considération plus particulièrement :


  • En raison de la financiarisation de l’économie, une part grandissante des revenus du 1 % provient des actifs qu’ils détiennent sur les marchés boursiers et non de l’activité concrète d’une entreprise. Il est alors possible pour cette partie de la population de voir leurs revenus augmenter, et ce, même en l’absence de croissance du PIB.

  • Aussi, les politiques de privatisation et de marchandisation des services publics ont créé des occasions d’affaires pour les plus fortunés, sans pour autant aider à la relance économique. Encore ici, en faisant entrer dans la sphère de l’accumulation capitaliste ce qui en était antérieurement exclu, les politiques d’austérité protègent la capacité des plus fortunés à accroître leur richesse sans aucune contrepartie économique.

  • Finalement, notons que le taux d’imposition effectif du 1 % est passé, depuis 1998, de 37,1 % à 30,5 %. Cette baisse de 6,6 points de pourcentage revient à défiscaliser une part importante des revenus des gens au sommet de la pyramide sociale et correspond à une troisième stratégie mise de l’avant afin d’accroître leur revenu disponible.


L’austérité est une ligne idéologique qui veut défaire ce qui reste d’acquis sociaux bénéficiant à la majorité de la population tout en refusant tout débat. Elle est en fait le visage budgétaire de la crispation autoritaire qui traverse les régimes démocratiques.