Tuer le taxi pour faire vivre Uber

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La saga entourant le projet de loi 17, qui vise à modifier les règles entourant l’industrie du taxi, est troublante à plusieurs niveaux.

Tout d’abord, elle met en lumière l’incompréhension du gouvernement et des supporters du modèle Uber quant au rôle historique qu’ont joué les pouvoirs publics dans la création de l’industrie du taxi. La présente loi concernant les services de transport par taxi, révisée en 2001, a pour but, outre d’accroître la sécurité des usagers et d’améliorer la qualité des services offerts, « d’assurer une gestion de l’offre de services de transport par taxi qui tient compte des besoins de la population. » La gestion de l’offre est centrale à cette industrie, au même titre qu’elle l’est pour l’industrie laitière, afin d’assurer un niveau de vie décent à ses chauffeurs et une disponibilité de services à la population. Il ne viendrait pas à l’esprit du gouvernement d’abolir le système de quotas de production de lait sans dédommager les agriculteurs, en rachetant leurs quotas à leur pleine valeur marchande.

C’est pourtant exactement ce qu’il fait, en ne dédommageant pas en totalité les détenteurs de permis de taxi. L’offre de 500 millions $ du gouvernement québécois, dite « finale », « généreuse » et « respectant la capacité de payer des Québécois », est bien loin du 1,4 milliard $ que valaient les quelque 8 300 permis de taxi avant l’arrivée fracassante d’Uber en 2013. On se demande toujours, par ailleurs, pourquoi il reviendrait à l’ensemble des Québécois·es de payer la facture, alors que seul Uber profite de la crise actuelle. 

Plusieurs applaudissent ce projet de loi sous prétexte que l’industrie du taxi était sclérosée depuis longtemps, victime de sa propre paresse, incapable de s’adapter au goût du jour. Les enthousiastes du capitalisme de plateforme vantent les bienfaits de la « destruction créatrice » qu’apporte Uber sur le marché, inhérente à tout progrès économique. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, paraît-il. Il y a toutefois des limites à oublier que les œufs en question, les chauffeurs, sont des humains comme vous et moi et qu’ils travaillent honnêtement, en respectant les règles. Le projet de loi 17 aura des répercussions particulièrement violentes pour eux; le geste désespéré d’un homme qui s’est automutilé en direct à la télévision en est un témoignage malheureux.

Cette claque au visage des chauffeurs de taxi est d’autant plus grotesque dans le contexte du mélodrame identitaire dans lequel est encore plongé le Québec. La loi sur la laïcité a peu à voir avec la laïcité et tout à voir avec la définition de notre identité nationale et des frontières du « nous » québécois, et avec notre capacité à intégrer les nouveaux et nouvelles arrivant·e·s avec leurs différences. En campagne électorale, François Legault aimait répéter que les immigrant·e·s, il fallait « en prendre moins, mais en prendre soin ». Or, selon les données du dernier recensement (2016), 55% des chauffeurs de taxi au Québec sont des immigrants de première génération, soit le plus haut taux de toutes les professions. Détrousser des milliers de familles issues de l’immigration : « au Québec, c’est comme ça qu’on vit »?

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Commentaire sur l'article

Réal Haché

Combien gains de capital pour les spéculateurs représente chaque permis de taxi? La doctrine de la CAQ n'est-elle pas contre l'intervention de l'État dans l'économie? Alors ce que fait la CAQ , n'est-elle pas une intervention directe de l'État dans l'économie? Les politiques de la CAQ en peuvent-elles pas être en totale contradiction avec ses promesses électorales ? Pragmatisme ou cynisme?

Julie

J'aime bien le lien fait avec le projet laïcité. C'est un angle que nous ne voyons pas dans les médias de masse. Merci de partager ce constat.

Réjean Leblanc

Votre titre, sublime image encadrée dans le contexte socioéconomique néolibéral et de l'influence des capitaux transnationaux. La CAQ, quel miroir du PLQ quant à ces influences antisociales. Un vrai piège à ours: taxi et laïcité en même temps, quel tempo sociétal. La vraie bourre de la charrue et le meilleur exemple de se mettre les deux pieds dans un plat de ciment. Et majoritaire à l'Assemblée nationale en plus! Alors, observons la partie de nos gradins. Il fera chaud et point besoin de courir au Sud. Sortons notre calepin pour y noter les incongruités. Et l'IRIS en aura des sujets de choix à commenter.

Réal Haché

Voilà que la spéculation boursière subventionnée par les fonds publics s'invite au buffet ouvert par la CAQ.

Isabelle Blanchette

Quand m Legaut dit ouvertement qu'il faut changer le taxi pour le model d'uber il se trompe. Pour améliorer la qualité du service tout en conservant la sécurité des usagers il faut un model centralisé du taxi et en sortir l'exploitation (interdire la location gré à gré) et dans l'idéal fixer le prix des licences. Nous sommes en face d'un gouvernement inexpérimenté qui est en train de céder un vieux laid contre un jeune pas bon.

Frcnçois

Je me questionne certes sur l'ouverture d'un marché Sans imposer par le nouvel arrivant une obligation de compenser la perte des gens régie par un système de quotas. Certains ont vu les quotas comme un bon investissement spéculatif. Je ne crois pas qu'on devrait compenser la portion spéculative. Dans un calcul de compensation on devrai visé une équité, tout en admettant une part de risque à toute activité commercial. On devrait tenir compte d'une part d'amortissement du permis, la compensation devrait tenir compte du coût d'achat et du nombres d’année passé après cette achat. Un permis qui est détenu pendant dix ans devrait être amorti et ne devrait pas recevoir de compensation. C'est triste pour ceux qui n'ont pas eu la sagesse de diversifier leur fond de retraite, mais il y a une part d’auto responsabilité.
Entre le risque zéro et une recherche d'équité il y a sûrement un compromis possible le gouvernement (nous) doit t-il compenser pour toute les pertes des entreprises qui fonctionnent avec un permis le jour ou se permis n'est plus requis? Les taxi perdent leur exclusivité, ils ne perdent pas leur emploies.le chauffeur d’Hubert ne payent pas de permis il payent par contre un %. tout ça peut être analyser d'un regard comptable pour obtenir un règlement qui vise une équitabilité entre les droits des chauffeur et les droits des citoyens qui finisse de toutes façon par payer.

Jo

Est-ce que c'est possible de savoir combien d'argent notre gouv. a reçu avec la vente des permis de taxi? 15% normalement sur chaque transaction. Depuis 10 ans, ca fait combien?

Jean Forest

À vous lire on comprend mieux tellement de choses. Pour quelqu'un vivant en Gaspésie, tout le brasse-camarades autour d'Uber et de l'industrie du taxi demeure difficile à démêler malgré toute l'attention que l'on porte aux bulletins de nouvelles. Il en va de même ou presque pour la question de la laïcité dans une région où les immigrantEs sont clairsemés. Merci à l'IRIS d'être là. Je vais chez mon libraire acheter Dépossession tome 1.

Denis Lavoie

Je supporte l'article presque entièrement. La CAQ est très décevante dans ce dossier. En plus, je pense qu'elle déplaît à sa propre base électorale.
Cependant je considère que cette phrase n'a pas sa place dans le texte : "La loi sur la laïcité a peu à voir avec la laïcité et tout à voir avec la définition de notre identité nationale et des frontières du « nous » québécois,". J'y vois un biais anti loi 21, anti Baby boomer ?
Oui, la loi reflète la conception du monde du Québécois moyen (toutes couches sociales confondues). Est-ce un crime ? Les représentants de l'état, certainement les juges et policiers, doivent être neutres en fait et en apparence. Je conviens que cela reste un exercice pédagogique, néanmoins nécessaire. La religion doit céder la place aux lois établis par l'état de droit.