Trump président : à qui la faute?

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Si le système électoral étasunien avait été un peu plus sensé, Hillary Clinton serait maintenant présidente. En effet, celle qui représentait la continuité de Barack Obama a gagné, de peu, le vote populaire, ce qui aura été insuffisant pour lui ouvrir les portes du Bureau ovale à cause du système des grands électeurs.

 

Déjà, on veut pointer des fautifs du doigt. Qui peut bien être responsable de ce cataclysme électoral?

On affirme depuis le début de la campagne que les partisan·e·s du géant de l’immobilier ne sont en fait que des gens peu éduqués, qui ont soutenu le programme de ce dernier parce qu’ils sont bêtes, ignorants ou bien tout simplement parce qu’ils adhèrent à ses propos sexistes, racistes, islamophobes, etc. « You know, just to be grossly generalistic, you could put half of Trump’s supporters into what I call the basket of deplorables. Right? The racist, sexist, homophobic, xenophobic, Islamaphobic — you name it. And unfortunately there are people like that », affirmait Mme Clinton elle-même, pendant la campagne. On pointe également du doigt les « rednecks », les « hillbillies », bref les hommes blancs racistes.

Quand on regarde les sondages à la sortie des urnes (exit polls), on peut effectivement observer qu’une majorité d’hommes (54 %) aurait voté pour Trump, que 54 % des gens peu scolarisés l’auraient appuyé et que les communautés racisées auraient soutenu dans des proportions importantes la candidate démocrate (Afro-Américains, 88 %; Latinos/hispanophones, 65 %). Cependant, ce qu’on ne mentionne pas souvent, c’est que ce n’est pas nouveau.

En effet, les mêmes sondages pour l’élection présidentielle précédente, en 2012, donnaient des proportions similaires : Barack Obama obtenait même le soutien d’une plus grande part de l’électorat racisé que Hillary Clinton mardi. Ainsi, il n’y a pas eu de changement majeur dans la composition ethnoculturelle du vote démocrate ou républicain. Ce sont probablement des hommes blancs racistes qui ont voté pour Trump, mais ce sont, dans des proportions assez semblables, des hommes blancs qui votaient pour Mitt Romney, John McCain ou Georges W. Bush. Comme cette donnée n’est pas particulière à Trump, elle n’explique pas sa victoire.

Ce qui explique la montée de Donald Trump se trouve ailleurs. En effet, lorsqu’on regarde plus en détail les questions qui étaient posées aux personnes qui sortaient des bureaux de vote, plusieurs autres explications émergent pour comprendre son ascension. En 2012, 52 % des Étasuniens pensaient que leur pays s’en allait « dans le champ » (seriously off track) tandis que 46 % croyaient qu’il allait généralement dans la bonne direction. En 2016, le nombre de personnes qui croyaient que le pays prenait une très mauvaise direction était passé à 62 %. Même si les démocrates ont réussi à convaincre une plus grande part de ces électeurs cette année qu’ils incarnaient ce changement de direction, ils restent lourdement minoritaires (25 % contre 69 % pour les républicains).

Une autre question confirme cependant que les démocrates ne parviennent pas à incarner ce changement. Ce que les électeurs et électrices recherchent chez une candidature, c’est qu’elle soit porteuse d’un véritable changement. Or, 83 % des gens qui ont donné cette réponse ont choisi de voter pour Donald Trump.

Ce qui explique sa victoire, c’est la colère contre une certaine élite. Hillary Clinton était la porte-parole d’un statu quo devenu intenable. L’élite progressiste étasunienne semble depuis longtemps déconnectée des classes moyennes et populaires qui l’ont fait élire mandat après mandat. Comme le dit l’auteur et journaliste étasunien Chris Hedges, l’élite progressiste :

« rend possible la mise en œuvre de réformes ponctuelles ou graduelles, et suscite des espoirs de changement en montrant la voie vers une plus grande égalité. Elle dote l’État et la mécanique du pouvoir d’un aspect vertueux, et joue un rôle de chien d’attaque en discréditant les mouvement sociaux radicaux. C’est ce qui fait d’elle une composante de l’élite du pouvoir » (La mort de l’élite progressiste, Lux 2010).

Or le bilan est sombre pour cette élite : malgré les promesses et les deux mandats de Barack Obama, les inégalités continuent d’augmenter, et la classe moyenne continue de s’éroder. C’est probablement ce qui explique pourquoi moins de gens à faible revenu ont voté pour Hillary Clinton que pour Obama. C’est probablement ce qui explique que, depuis l’élection présidentielle de 2008, de moins en moins de gens se sont déplacés pour voter Démocrate, mais pas au profit du GOP, dont la base est restée similaire. Ce serait donc un mythe – et une autre façon pour l’élite démocrate de faire du déni- que d’affirmer que les classes populaires se seraient tournées vers Trump.

Il devient alors difficile de blâmer personnellement Donald Trump de n’être qu’un vulgaire populiste qui surfe sur l’ignorance des gens. Il est bel et bien démagogue, mais si ses discours sont reçus avec tant d’intérêt, la responsabilité incombe d’abord aux élites étasuniennes que Hillary Clinton représente.

Bien qu’il soit indéniable que ses propos racistes et sexistes aient joué un rôle important dans la construction de son personnage, le nouveau président doit certainement davantage sa victoire à sa capacité à canaliser la colère des classes populaires envers l’élite libérale. En temps électoraux, elle livre « des discours empathiques de la gauche » mais , reportée au pouvoir, elle s’est plutôt attelée à satisfaire les intérêts de sa propre classe, comme le souligne Hedges. L’élite libérale n’a simplement pas livré la marchandise.

L’élite progressiste n’a qu’elle-même à blâmer pour sa défaite. Elle pouvait auparavent justifier son centrisme et sa tiédeur par ses victoires électorales, on pourrait soutenir que, cette fois-ci, c’est précisément cette mollesse qui l’a fait perdre. Continuer d’accuser les « hillbillies » du Kentucky, les « rednecks » du Mississipi ou les pauvres ignorants de la Caroline équivaut à se mettre la tête dans le sable. Le plus gros problème de cette élite, c’est elle-même.

 

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