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Nouvelle politique de soutien à domicile : plus de privatisation et de travail des femmes au rabais

31 janvier 2026

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Le Québec a figuré parmi les modèles exemplaires dans le monde par la création, dans les années 1970, de services publics de soutien à domicile (SAD) au sein des CLSC, ainsi que par la valorisation de la profession des auxiliaires aux services de santé et sociaux (ASSS), véritables spécialistes de l’aide à domicile. Les réformes gouvernementales successives ont considérablement affaibli ce modèle, tendance que risque d’aggraver la politique de SAD annoncée le 29 janvier par la ministre Sonia Bélanger.

Cette politique mise sur une privatisation accrue de l’aide à domicile, avec son lot d’emplois précaires surtout occupés par des femmes, dont beaucoup sont racisées et immigrantes. Quant aux personnes proches aidantes, une majorité de femmes aussi, elles se feront offrir une rémunération pour un certain nombre d’heures de travail grâce au programme de l’allocation autonomie à domicile (l’ancien chèque emploi-service). Considérant les compressions massives en cours dans les services publics par Santé Québec, il est à craindre que ce travail rémunéré des proches aidantes remplace celui d’ASSS et qu’il soit mal protégé par les régimes de droits du travail et de sécurité sociale. Et les services aux personnes en situation de handicap, usagères assidues du programme, vont-ils augmenter ou diminuer? 

La ministre Bélanger a affirmé en conférence de presse que cette allocation autonomie à domicile est utilisée dans les meilleurs systèmes de SAD du monde. Or, la littérature scientifique internationale sur la protection des droits du travail dans des programmes semblables montre l’inverse. Nous avons fait les mêmes constats pour la version québécoise de ce programme dans un rapport de recherche publié en 2023 en collaboration avec Au bas de l’échelle, et présenté au ministère. Cette allocation permet le transfert des obligations juridiques de l’employeur à la personne usagère (ou proche aidante), dont l’application à ces emplois très atypiques est complexe même pour les juristes.

La nouvelle politique légitime la privatisation de l’aide à domicile, qui constitue 90% des heures de SAD, par une emphase sur les prestataires privés à but non lucratif tels que les entreprises d’économie sociale en aide à domicile (EÉSAD). Or, cette privatisation est une atteinte au principe de gratuité inscrit dans la précédente politique de SAD puisqu’elle s’accompagne d’une tarification des services d’assistance personnelle offerts par ces organismes, en plus de ceux d’entretien ménager. De plus, la sous-traitance se fait aussi avec des fournisseurs privés à but lucratif tels que les résidences privées pour ainés, secteur où dominent une poignée de grandes entreprises grâce à un modèle d’affaires basé sur le travail à faible coût. 

De grandes disparités existent entre les ASSS du public et les préposées du privé (à but lucratif ou non) sur les plans de la formation, des conditions de travail et de la rémunération. On leur confie néanmoins des tâches similaires d’assistance personnelle qui se complexifient, tels des soins d’hygiène et des soins invasifs comme le gavage par un tube nasogastrique ou par gastrostomie. De plus, les préposées du secteur privé n’ont pas le même lien que les ASSS avec les équipes multidisciplinaires de SAD des CLSC. Tout cela a un impact sur la qualité des soins offerts aux personnes usagères et sur la charge des proches aidantes.

Contrer la pénurie de main-d’œuvre dans le secteur public et répondre plus adéquatement aux besoins croissants en SAD de quelques 400 000 Québécoises et Québécois nécessite d’améliorer les conditions de travail, de déprivatiser et de rompre avec le sous-investissement actuel, ce qu’est loin de faire la nouvelle politique avec ses quelques dizaines de millions investis en 2026-2027, alors que les besoins se chiffrent en milliards. Une étude de l’IRIS publiée en 2024 (elle aussi présentée au ministère) montre pourtant que le Québec a la capacité financière de réaliser un véritable virage vers le SAD. 

Sans ce virage, les CLSC redeviendront la porte d’entrée principale du SAD, mais vers des services insuffisants, privatisés et tarifés, vers des conditions de travail et de soins dégradées, et vers des femmes surexploitées à titre de travailleuses ou de proches aidantes.


Cet article est d’abord paru sous forme de lettre dans l’édition du 31 janvier 2026 du Devoir.

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