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Petit cours sur les inégalités

17 janvier 2012


Dans un court texte qui circule actuellement sur le Web, intitulé « Petit cours sur la fiscalité » et que Claude Picher avait retranscrit ici, un auteur anonyme tente d’expliquer le fonctionnement de la fiscalité afin de prendre la défense du pauvre sort des plus nantis qui, ô enfer, doivent payer plus d’impôt que le reste de la population.

Un détail semble toutefois échapper à notre auteur anonyme : au sein des sociétés capitalistes, ce n’est pas l’impôt qui est cause d’injustice, mais plutôt la distribution des gains et du temps de travail opérée par le « marché ».

On pourrait formuler de nombreuses objections rationnelles à cette courte fable – elle ne rend pas le caractère essentiel à la vie des services publics en les comparant à de la bière, elle ne mentionne jamais d’où provient l’argent, les chiffres donnés ne correspondent pas du tout au fonctionnement du système fiscal, etc. – j’ai cependant trouvé plus amusant d’en écrire une version à partir d’un autre point de vue.

En étant bien conscient des limites de l’exercice, et surtout pour s’amuser, reprenons, pour y voir plus clair, l’exemple du groupe d’amis qui va prendre une bière à la taverne. Au lieu de nous pencher sur la question de la fiscalité, étudions plutôt celle des inégalités. Supposons donc ces dix amis qui, tout fraichement arrivés sur le marché du travail, se rejoignent à la taverne en 1976. Puisqu’il s’agit d’habitués, l’aubergiste leur amène rapidement dix bières, pour une facture globale de 50 $ (soit 5 $ l’unité).

Comme chacun allait commencer à se délecter, celui des dix qui a la chance de faire le plus haut revenu fait une proposition : que le groupe se partage la facture en proportion des gains de marché individuel, mais à la condition que chacun reçoive une quantité de bière correspondant à sa contribution. Tout le monde accepte sans trop réfléchir.

En 1976, les gains personnels des membres du groupe, en dollar constant de 2006, sont les suivants :

1-     3 258 $
2-     20 976 $
3-     33 473 $
4-     42 094 $
5-     49 390 $
6-     56 539 $
7-     65 165 $
8-     75 741 $
9-     91 236 $
10-  136 550 $

Suite à la répartition, les amis 1-2-3 doivent se partager 1 bière, les amis 4-5-6 ont droit à 2,5 bières, les 7-8-9 ont le bonheur de s’en partager 4 tandis que 10e peut en boire 2,5 à lui seul.

30 ans plus tard, les mêmes amis se retrouvent dans la même taverne. Comme c’est leur habitude, ils décident de se partager la bière en fonction de leurs gains de marché, qui sont désormais les suivants (toujours en dollar constant de 2006) :

1-     2 870 $
2-     16 730 $
3-     28 088 $
4-     38 008 $
5-     48 665 $
6-     59 096 $
7-     70 979 $
8-     86 773 $
9-     108 593 $
10-  186 462 $

Le résultat de la répartition en étonne plusieurs. Les 3 amis les moins fortunés doivent désormais se contenter de 0,7 bière, ceux occupant les positions 4-5-6 voient également leur part chuter pour atteindre un maigre 2,2 bières, les 3 suivants récoltent une légère augmentation à atteignant 4,2 bières. Le grand gagnant est sans surprise l’ami numéro 10 qui peut s’accaparer 2,9 bières à lui seul.

En plus d’un ratio bière/individu de plus en plus inégalitaire, le temps dont chacun dispose afin de profiter de la taverne a grandement varié. Ainsi, les 6 amis les moins nantis doivent quitter leur débit de boisson préféré à la fin de la première période d’un match Canadiens-Bruins afin d’aller faire du temps supplémentaire au travail. Les amis 7-8-9 doivent eux aussi quitter à 10 minutes de la fin de ce match enlevant tandis que l’ami 10 assistera seul à une période de prolongation digne des annales du hockey.

Dans ces conditions, les amis 1 à 6 ont pris la ferme décision de ne plus aller boire avec leur ami numéro 10. De plus, tant qu’à travailler plus pour gagner moins, ils se disent qu’il est préférable de rester à la maison et d’y jouer aux cartes au lieu d’aller au travail. Ils sont d’ailleurs curieux de voir de quelle manière leur ami numéro 10 parviendra à continuer à se payer autant de bières s’il ne peut plus exploiter le travail des autres.

Comme on le voit, ce n’est pas l’impôt qui est injuste, c’est plutôt la distribution des gains du marché qu’il vise à rétablir qui l’est. Que l’impôt touche particulièrement ceux qui bénéficient le plus du système économique dans lequel nous vivons pour le répartir aux autres est tout simplement normal.

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