Travailler plus tôt, travailler plus tard : la subordination comme seul horizon ?
4 septembre 2026
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Depuis le début des années 2000, le gouvernement québécois a multiplié les réformes visant à « activer » les jeunes et les personnes âgées. Ces réformes dispersées dans les budgets, les lois et les politiques-cadres dessinent implicitement un projet de société, celui de renforcer l’importance générale de l’emploi dans le parcours de vie en incitant à faire entrer plus tôt les jeunes sur le marché du travail et à en retarder la sortie pour les personnes âgées.
La « police des âges » de l’État-providence
Historiquement, l’État-providence a structuré le parcours de vie autour d’un modèle ternaire où chaque « âge de la vie » est dédié à une activité particulière : l’enfance à la formation, l’âge adulte à l’emploi et la vieillesse à la retraite. Les débats autour de l’âge de l’obligation scolaire et celui du début de versement des rentes de retraite ont contribué à fixer des frontières délimitant les transitions d’un âge de la vie à l’autre, ponctuant l’existence des individus. L’historien René Rémond et la sociologue Annick Percheron ont nommé cette dynamique « police des âges » [1].
La réactualisation de la police des âges du Québec
Préoccupé par le vieillissement démographique, l’État québécois réactualise depuis une vingtaine d’années sa police des âges. Cette dernière fonctionne désormais moins par des seuils d’âge clairement délimités que par une accumulation d’incitations, lesquelles ont été implantées à travers la mise en œuvre de réformes diverses modifiant la fiscalité et les politiques publiques dans le but d’encourager à l’emploi les jeunes et les aînés.
De façon synthétique[2], deux types principaux de réformes se dégagent : l’activation et la remarchandisation.
Le terme « activation » doit ici s’entendre comme une forme plus douce d’incitation, ayant pour objectif de rendre l’emploi plus attractif ou les conditions de son obtention plus faciles. Tant chez les jeunes que les aînés, des incitatifs fiscaux et d’autres mesures ont été mis en place pour encourager la transition ou le maintien en emploi.
À l’inverse, le terme « remarchandisation » renvoie à une incitation plus coercitive, dans laquelle les réformes visent à rendre moins attrayant le fait de ne pas occuper un emploi et de bénéficier de la protection sociale. Dans le cas des jeunes, cette dynamique s’illustre particulièrement bien par les contraintes apportées au programme d’aide sociale, notamment lors de la mise en place en 2018 du programme « Objectif emploi ». Dans le cas des aînés, c’est plutôt par une certaine inaction de l’État que la remarchandisation a lieu, du fait de l’effritement progressif des régimes complémentaires de retraite.
Ces deux dynamiques visent ultimement le même objectif, l’incitation à l’emploi, mais s’y prennent de deux manières : l’une, en rendant le choix d’être en emploi plus attractif, et l’autre, en rendant la non-participation au marché du travail moins attractive.
Recruter plus tôt, maintenir plus tard
Outre ces deux dynamiques qui visent plutôt à accélérer les transitions vers l’emploi, des changements ont également été apportés pour redéfinir les seuils à partir desquels se font ces transitions.
En premier lieu, chez les jeunes, par l’intermédiaire de l’encadrement du travail des enfants. En 2023, le Québec impose un âge minimal pour travailler. Cette décision survient après une hausse importante du travail des enfants, souvent dans des secteurs en rareté de main-d’œuvre, et une explosion des accidents chez les 12-16 ans. L’État reconnaît donc que l’enfance elle-même est entrée dans la « zone de travail » et tente désormais de l’encadrer.
Du côté des personnes âgées, la mise en place au Québec du crédit d’impôt pour le soutien des aînés et la bonification fédérale de la pension de Sécurité de la vieillesse renforcent légèrement le niveau de redistribution des 70 ans et plus, suggérant que les incitatifs à l’emploi discutés plus tôt concentrent leur action sur les 60-69 ans.
Ces changements s’additionnent depuis plusieurs décennies au fil de multiples réformes et programmes qui peuvent paraître à première vue marginaux ou techniques, ce qui rend plus difficile de voir le fil conducteur qui les unit. Cette cohérence devenant plus évidente lorsque tous ces changements sont considérés dans leur ensemble.
Les stratégies québécoise et canadienne réalisent pleinement des orientations des politiques publiques de l’emploi prônées par des organismes supranationaux tels que l’OCDE qui suggéraient d’avoir pour objectif la hausse du taux d’emploi plutôt que la baisse du taux de chômage (Zajdela, 2009). Bien que ce changement puisse paraître anodin, cela illustre la façon dont l’État néolibéral ne cherche pas tant à protéger contre les risques sociaux (le chômage) qu’à renforcer la pression sur les citoyen·ne·s à intégrer le marché de l’emploi. En effet, le taux de chômage étant défini par les personnes en âge et disponibles pour travailler et cherchant activement un emploi, lutter contre ce phénomène signifie permettre aux individus qui souhaitent occuper un emploi d’en trouver un. En revanche, le taux d’emploi correspond à la proportion de personnes qui occupent actuellement un emploi par rapport à celles considérées comme « inactives », c’est-à-dire les personnes qui n’occupent pas d’emploi. De fait, intervenir afin d’augmenter le taux d’emploi a pour objectif de convaincre les personnes qui n’ont pas d’emploi et qui ne souhaitent vraisemblablement pas en avoir un, de changer d’avis et de les encourager à le faire.
Conclusion : pour une politique des âges réellement émancipatrice
Si cette logique est conforme aux stratégies d’activation promues internationalement, elle ignore une dimension essentielle : la qualité des emplois et la possibilité réelle de choisir ses transitions de vie. On peut considérer que la décision de travailler plus longtemps est enviable lorsque l’emploi est épanouissant et que ce choix respecte les besoins des individus, mais ce n’est pas la réalité de tous. Soulignons à cet égard que selon Statistique Canada, plus de la moitié des personnes âgées au Canada déclarait en 2018 travailler « par nécessité ».
Si le Québec veut répondre aux défis du vieillissement par un projet de société enviable, la question ne devrait pas se limiter à l’augmentation du taux d’emploi, mais porter sur les manières de garantir des transitions de vie justes et soutenables.
[1] Percheron, Annick et Rémond, René, Age et politique, Economica, 1991.
[2] Pour une présentation plus complète des changements, nous vous invitons à consulter l’article suivant : Tircher, Pierre, Kapo, Leslie T. et L’Italien, François, « Les dynamiques d’incitation à l’emploi des jeunes et des aînés par la police des âges au Québec », Les Cahiers de droit, vol. 67, no 2, juin 2026, pp. 185–216.