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Adieux à la classe moyenne

28 février 2014

  • Julia Posca

Depuis que Justin Trudeau est à la tête du Parti Libéral du Canada, il n’a cessé de se dépeindre en fervent défenseur de la classe moyenne. Une stratégie qui, d’un point de vue électoral, pourrait être payante si l’on considère qu’une grande majorité de gens est susceptible de s’identifier à cette catégorie. Mais si plusieurs se montrent préoccupés par le sort de la classe moyenne, c’est que les familles canadiennes gagnant des revenus moyens se trouvent dans une situation financière précaire.

C’est du moins la conclusion qui se dégage d’une étude interne du ministère fédéral de l’Emploi révélée par La Presse canadienne il y a quelques jours. Entre 1993 et 2007, le revenu après impôt des familles qui ont un revenu moyen (compris entre 75% et 150% du revenu médian) a cru d’environ 3,6% par année, tandis que leurs gains (revenus du marché du travail avant impôt) n’ont augmenté qu’au rythme de 1,7% par année. Le poids de leur endettement par rapport à leur revenu a aussi cru d’environ 20% entre 1999 et 2005.

Ce rapport s’additionne à une longue liste d’études qui indiquent que depuis quatre décennies, les revenus de la majorité des salarié.e.s nord-américains ont eu tendance à stagner, alors qu’une minorité d’individus très fortunés ont vu les leurs exploser pendant la même période. Les économistes standard prétendent qu’afin de toucher des salaires plus importants, les travailleurs et les travailleuses doivent accroître leurs compétences (ou leur « capital humain ») afin d’être mieux adaptés au marché du travail. Ils soutiennent aussi que l’économie doit être plus compétitive et que notre productivité doit augmenter pour que la croissance soit plus forte et que les revenus de tous et de toutes augmentent.

Pourtant, les données de Statistique Canada sur les postes vacants au pays nous obligent à rejeter la thèse de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée. Ce qui veut dire, en clair, que les besoins des entreprises correspondent déjà largement aux qualifications des travailleurs canadiens. Par ailleurs, une étude de l’IRIS a permis de montrer que le PIB par heure travaillée (indice à partir duquel on mesure la productivité) avait augmenté de 32% au cours des 30 dernières années. Pourtant, la rémunération des travailleurs (salaires et avantages sociaux) n’a progressé que de 15% durant cette période. Considéré en pourcentage du PIB, elle a même diminué de 12% depuis 1981, alors que la part du PIB allant au capital (profits des entreprises ou revenus d’investissement) a fait un bon de 16%.

Le document préparé par les fonctionnaires du ministère de l’Emploi mentionne qu’une répartition plus équitable de la richesse dans un pays est bénéfique pour l’ensemble de la société : des revenus globalement plus élevés, des taux de scolarisation plus élevés, de meilleures conditions socio-sanitaires, une stabilité politique plus grande et des tensions interethniques moins fortes sont quelques uns des « bénéfices » de l’égalité.

Or si la croissance typique des Trente glorieuses (1945-1975) reposait sur l’arrimage entre la production des entreprises, la rémunération des employés et la consommation des ménages, et donc sur un partage plus équilibré des fruits de la production entre salaires et profits, ce compromis semble aujourd’hui rompu. La délocalisation et l’automatisation de la production ont permis d’accélérer cette tendance en faisant diminuer les coûts du travail, de même que la baisse de la syndicalisation qui a fait perdre aux salarié.e.s leur pouvoir de négociation face aux entreprises.

Dans le contexte d’une économie propulsée par la croissance des actifs financiers et entre autres par l’endettement des ménages, il n’est plus certain que l’existence d’une classe moyenne prospère soit encore le pilier de la richesse des nations. Mais tant que la croissance de l’économie sera l’objectif des politiques économiques des États plutôt que le bien-être de la population, tant que les grandes entreprises seront obsédées par leur compétitivité et ne se soucieront plus d’offrir des emplois (ni même des produits) de qualité, alors le « rêve canadien », comme le souligne l’étude du ministère de l’Emploi, devra être relégué au rang de mythe.

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