Situation des femmes au Québec : le curieux pari de la première ministre

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L’égalité hommes-femmes est un principe noble qui, s’il ne repose que sur la bonne volonté de tout un chacun, peut n’avoir aucune consistance et aucune incidence sur les relations qui nous lient les uns aux autres de manière concrète et quotidienne. C’est pourquoi des lois, politiques et institutions ont été mises en place au cours du 20e siècle pour garantir que ce principe se traduise par des normes encadrant la vie collective et s’incarne dans nos pratiques parfois les plus intimes.

Ce faisant, il est indéniable que nous avons fait d’énormes progrès en ce qui a trait au statut des femmes dans la société et à leurs conditions de vie. Il n’en demeure pas moins que ces avancées sont si fragiles qu’on ne peut se permettre, comme se plaisent à le faire certains, de les tenir pour acquises une fois pour toutes.

Le 20 février dernier, le gouvernement a annoncé que les tarifs des services de garde seraient haussés progressivement, passant de 7$ par jour à 9$ en 2015, avant d’être indexé à partir de 2016. Le ministre Marceau a affirmé qu’il s’agissait d’une hausse « raisonnable » qui permettra de « stabilise[r] le financement de nos services de garde ». Fidèle à l’objectif du déficit zéro, cette mesure aura évidemment de lourdes conséquences sur les finances des familles québécoises. Or, à force de marteler que l’austérité est nécessaire pour que le Québec évite l’apocalypse budgétaire, on oublie que cette politique pourrait aussi nous faire perdre de précieux acquis sociaux, à commencer par ceux qui touchent à la situation des femmes.

Les services de garde à contribution réduite, ou centre de la petite enfance (CPE), ont vu le jour en 1998, en tant qu’élément de la politique familiale du Parti québécois. C’est nulle autre que Pauline Marois, alors ministre de la Famille, qui avait piloté le dossier à l’époque. Non seulement la mise en place du réseau des CPE a eu un impact extrêmement bénéfique sur les enfants qui les fréquentent, surtout ceux issus de milieux défavorisés, mais il a aussi nettement amélioré la condition socioéconomique des femmes qui ont des enfants.

Une étude de Luc Godbout, Pierre Fortin et Suzie St-Cerny parue en 2012 montre que « le taux d’activité des femmes de 15 à 64 ans au Québec est passé de 63 % en 1996 à 75 % en 2011 », rattrapant ainsi la moyenne canadienne (p. 6). L’étude montre aussi que « parmi les mères québécoises, ce sont les chefs de famille monoparentale ayant des enfants d’âge préscolaire qui ont enregistré la hausse d’activité la plus importante entre 1996 et 2008, soit presque 22 points. » (p. 7) Le nombre de familles monoparentales à l’aide sociale a d’ailleurs connu une baisse drastique durant cette période, passant de 99 000 à 45 000 (p. 7). Les garderies subventionnées ne sont pas le seul facteur en cause, bien évidemment, mais les auteurs de l’étude estiment tout de même « qu’en 2008 le programme a permis d’ajouter 69 700 mères au niveau d’emploi qui aurait été atteint au Québec en l’absence de ce programme. » (p. 13) L’implantation des CPE a donc fortement contribué à l’autonomie des femmes les plus vulnérables.

Mentionnons aussi que selon l’étude, « chaque tranche de subvention de 100 $ du gouvernement du Québec à la garde lui a procuré un retour fiscal de 104 $ et a fait cadeau de 43 $ au gouvernement fédéral » (p. 27). Autrement dit, le système des garderies subventionnées rapporte plus à l’État qu’il ne lui en coûte. Qu’à cela ne tienne, le gouvernement préfère, entre autres idées de grandeur, produire à perte de l’électricité dans l’espoir que des entreprises viendront peut-être s’établir au Québec, plutôt que d’investir dans un système de garderie qui a fait ses preuves, tant sur le plan social qu’économique.

Quel impact aura, à terme, la hausse des tarifs des services de garde ? Si le prix d’un tel service faisait obstacle à la présence des femmes sur le marché du travail, comment peut-on raisonnablement croire que de gonfler la facture assumée par des ménages déjà surendettés contribuera à améliorer leur condition économique ? Mme Marois qui, à l’occasion de la journée internationale des femmes le 8 mars prochain, ne manquera pas de rappeler les bons coups de son parti en matière de condition féminine, fait aujourd’hui un curieux pari en courant la chance de faire reculer la situation des femmes.

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