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Soigner à la chaîne mènera à une impasse

1 novembre 2021

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Le gouvernement de François Legault souhaite régler les problèmes d’accès aux services de santé en contraignant chaque médecin de famille à prendre en charge au moins 1000 patients. Cette approche rappelle celle préconisée par le gouvernement libéral précédent, qui prévoyait en 2015 de forcer les omnipraticiens expérimentés à inscrire un minimum de 1512 patients sous peine de pénalité financière et qui, à la même époque, a modifié le mode de rémunération des médecins de CLSC afin d’augmenter leur « productivité ». Or, non seulement ce type de mesure ne permet pas d’attaquer le problème à sa source, mais il pourrait bien conduire à l’aggraver.

Ce qui est proposé par le gouvernement, c’est d’infliger aux omnipraticiens la médecine servie aux autres travailleuses et travailleurs du réseau sociosanitaire depuis une quarantaine d’années: une gestion néolibérale et autoritaire du personnel qui impose des contraintes à la productivité quantitative des soins et services, au détriment de leur qualité et avec les conséquences que l’on connaît en matière d’épuisement professionnel, de difficultés dans la conciliation travail-famille et d’exode hors du réseau public.

Le gouvernement a raison d’affirmer que les problèmes d’accès aux services de santé que subit la population ne sont pas causés par un manque de médecins. Parmi les provinces canadiennes, le Québec arrive en cinquième position quant au nombre de médecins de famille par personne, dépassant à cet égard la moyenne du pays. Il est toutefois révélateur que le Québec soit très loin derrière le reste du Canada en ce qui concerne le nombre d’infirmières praticiennes spécialisées et le niveau d’autonomie professionnelle accordé à celles-ci.

L’accès aux services

Cela illustre bien un des défauts importants du réseau de la santé et des services sociaux québécois : l’accès aux services de santé (et de plus en plus aux services sociaux) gravite presque entièrement autour des médecins, qui sont amenés à jouer le rôle de porte d’entrée principale du système. Ce « médico-centrisme » s’explique en partie par le sous-financement chronique des services dispensés par les autres catégories de professionnels, que nous avons évalué à 2,5 milliards de dollars pour l’année en cours dans une étude parue récemment. Concrètement, ce manque à gagner signifie par exemple que l’insuffisance des services en santé mentale force la population à recourir aux médecins pour des problèmes d’anxiété qui pourraient être traités par des psychologues ou des travailleuses sociales.

Le goulot d’étranglement qui se forme à l’entrée des cliniques s’explique aussi, et peut-être même principalement, par la résistance historique des fédérations de médecins à toutes tentatives de déléguer une part des responsabilités et prérogatives de leur profession à leurs collègues infirmières, pharmaciens, travailleuses sociales ou autres. Cette stratégie a permis à ces fédérations de développer un rapport de force plus que favorable pour négocier des niveaux de rémunération plus qu’excessifs pour leurs membres. Nous avons estimé à cet égard que l’excédent versé aux médecins (tant spécialistes qu’omnipraticiens) s’élèvera à 1,5 milliard de dollars cette année.

Or, la rançon de cette « surrémunération » est une pression énorme sur les médecins qui, sur le terrain, se retrouvent à porter une trop grande part du poids de l’accès aux services. La solution n’est donc pas d’augmenter cette pression déjà trop forte, mais bien de l’alléger. Pour y parvenir, il faut premièrement revoir en profondeur l’organisation des services de première ligne et donner toute la place requise aux équipes de soins multidisciplinaires, qui devraient jouer un rôle central dans l’accès aux soins et la prise en charge de ces services. Deuxièmement, il faut opérer une réallocation des ressources pour que l’excédent de rémunération accaparé par les médecins serve à refinancer les services de première ligne actuellement atrophiés par des années d’austérité.

Selon nos calculs, 60 % du manque à gagner pour 2021-2022 pourraient être comblés par un tel transfert de fonds. Si cette proposition risque de déplaire aux fédérations médicales, nous pensons pour notre part que même les médecins en sortiraient gagnants.

Ce texte est d’abord paru dans l’édition du 1er novembre du journal Le Devoir.

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