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La finance à l’assaut des soins dentaires

15 septembre 2022

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Dans un précédent billet, nous faisions état des mérites socioéconomiques et sanitaires d’élargir la couverture des soins de santé aux maux buccodentaires. Alors que le gouvernement fédéral s’y est engagé dans le cadre de son mandat, il importe de se pencher sur les transformations récentes des cabinets dentaires au pays, qui font actuellement l’objet d’une importante vague de rachats par des fonds d’investissement privés.

Au Canada, les soins dentaires sont en grande majorité offerts par des dentistes propriétaires ou regroupés sous un même cabinet. Or depuis, deux nouveaux joueurs brassent les cartes du modèle d’affaires historique des soins dentaires en procédant à des acquisitions de cabinets dentaires au pays. Dans la dernière décennie, les fonds Dental Corp. et 123Dentist ont procédé à l’achat de plus de 750 cabinets au Canada. Dental Corp., une entreprise cotée en bourse et détenue entre autres par des fonds d’investissement, des banques et des compagnies d’assurances, a fait l’acquisition de cabinets dentaires à un rythme fulgurant: depuis sa création en 2011, elle est parvenue à doubler chaque trois ans le nombre de cabinets qu’elle détient au pays. Par exemple, le fonds était propriétaire de 250 établissements dentaires en 2018, et de 526 en 2021. 

Ces achats multiples dans un secteur jusqu’à présent préservé d’investissements de types financiers s’expliquent en partie par la marge de profitabilité intéressante des cabinets dentaires. Les données de Statistique Canada montrent en effet que cette industrie affiche un taux de profit net allant de 30 à 70 %. Le PDG de Dental Corp a d’ailleurs affirmé que l’intérêt financier des cabinets dentaires résidait précisément dans le fait qu’ils ont « des marges élevées et de faibles besoins en dépenses d’investissement. »

Des investissements qui contournent l’esprit de la loi?

Au Québec, la détention d’un cabinet dentaire est réservée aux dentistes. Cette contrainte vise notamment à protéger le public, afin d’éviter que les soins dentaires s’inscrivent dans une logique purement marchande et que la qualité des soins prodigués en soit affectée. Or, en raison de leur modèle d’affaires, les fonds d’investissement privés parviennent à contourner cette contrainte légale. Ils pourront être propriétaires de la clinique, tandis qu’un·e dentiste y demeurera affilié·e et rémunéré·e sous forme de commission. 

Aux États-Unis, où ce modèle est répandu depuis plusieurs années, des dérives ont mené certains États à légiférer afin de limiter ce type de partenariat. Réduites à des entreprises devant être profitables, des cabinets étasuniens ont en effet diminué la qualité des soins, voire posé des actes superflus.

Les conditions actuelles de la pratique dentaire au Canada peuvent expliquer l’intérêt de certains acteurs financiers pour ce secteur. En raison des innovations technologiques importantes de la pratique dentaire, les capitaux requis à l’ouverture d’un cabinet dentaire pour des dentistes diplômé·e·s sont supérieurs à ce qu’ils étaient auparavant. L’endettement initial requis, ainsi que le souhait d’une plus grande conciliation travail-famille, peut décourager les dentistes récemment gradué·e·s de faire l’acquisition ou de fonder un cabinet dentaire. Ajoutés au fait que l’âge moyen des dentistes au Québec est de 47 ans, ces facteurs permettent possiblement d’expliquer la percée récente de la finance dans la dentisterie au Canada.

Face à ce phénomène relativement nouveau, l’Ordre des dentistes du Québec ne s’est pas, à ce jour, prononcé publiquement sur ces formes d’investissements. Si ces rachats peuvent représenter une bonne affaire pour des dentistes près de la retraite qui cherchent à vendre leur pratique, il est toutefois incertain que le public soit servi par l’apparition de chaînes de cabinets dentaires. Il serait donc intéressant de connaître le positionnement de l’Ordre à cet égard, dont la mission demeure la protection du public. 

La détention à la chaîne de cabinets dentaires demeure pour le moment marginale au pays, puisqu’elle touche moins de 3% des cabinets. Or, dans un contexte où les soins dentaires feront prochainement l’objet d’une couverture universelle, l’occasion est bonne pour élargir la réflexion à la question de la forme que prendra cette assurance dentaire publique, et ainsi s’interroger sur les risques associés à la financiarisation de la dentisterie au pays.

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