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Il est temps de nationaliser les résidences pour personnes âgées

16 avril 2020


Nous le savons – et la triste expérience européenne aurait dû y préparer le gouvernement québécois –, c’est dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et les résidences privées pour aîné·e·s (RPA) que le virus provoque des hécatombes, là précisément où il aurait fallu prendre le plus de précautions. En date du 7 avril, près de la moitié des décès attribuables à la COVID-19 s’étaient produits dans des CHSLD, et 20 % dans des RPA. Cette catastrophe sociale s’explique par des raisons structurelles qui perdurent depuis des années : des conditions de travail déplorables, un manque d’écoute des gens sur le terrain et la pression à la rentabilité des résidences privées. La réponse cohérente devrait se faire sur deux fronts simultanés : nationalisation des installations privées et démocratisation des établissements publics.

Nous connaissons déjà les principales causes de la dégradation de la situation, et elles sont valables tant dans le public que dans le privé : la rotation du personnel contribue à en faire des vecteurs du virus; le manque de matériel de protection pour les travailleuses et les travailleuses les rend à la fois vulnérables et menaçant·e·s pour les résident·e·s; le maintien de patient·e·s souffrant du virus dans les centres réduit leur chance de survie et augmente les risques de contagion; le transfert de personnes âgées hospitalisées vers des CHSLD (y compris vers des centres contaminés) afin de libérer des lits d’hôpitaux met ces personnes à haut risque; le transfert de personnes atteintes de la COVID-19 dans des CHSLD a évidemment contribué à la propagation du virus.

Ces choix gestionnaires pour le moins contestables présentent l’avantage de faire baisser artificiellement les taux d’hospitalisation dévoilés quotidiennement par un gouvernement qui tente de se faire rassurant. Mais ils contribuent aussi à faire entrer le loup dans la bergerie. En outre, l’absence de visites – compréhensible dans les circonstances – rend les personnes âgées plus vulnérables à la négligence et aux mauvais traitements. Bref, un nombre inquiétant de ces centres de soins sont devenus des charniers, dans lesquels on meurt non seulement du virus, mais probablement aussi par manque d’autres soins essentiels.

Priver le privé des soins pour aîné·e·s

Rien ne semble toutefois pire que la situation qui règne actuellement dans les CHSLD privés. M. Legault affirmait lundi qu’il ne comprenait pas pourquoi des entreprises privées qui exigent des paiements allant de 3 000 $ à 11 000 $ par mois à leurs résident·e·s n’offrent pas de meilleurs salaires à leurs employé·e·s. Nous savons pourquoi – et M.·Legault aussi : la logique compétitive du marché fait en sorte que ces entreprises doivent faire de la maximisation des profits leur priorité, au détriment des conditions salariales et de travail, mais aussi de la qualité des soins.

Quant aux RPA, c’est l’État qui doit maintenant venir à leur rescousse à coup de millions de dollars, qu’elles prétendent être incapables de défrayer pour payer décemment leurs employé·e·s et faire face aux frais supplémentaires engendrés par la crise. Pourtant, comme l’IRIS l’a montré, le marché en pleine croissance des RPA est très rentable. Bien au-delà de la simple surveillance décrétée par le gouvernement Legault, il est urgent d’intégrer les ressources d’hébergement privées au réseau public de santé et de services sociaux. Nous proposons pour y parvenir une démarche à trois volets :

1. Embauche immédiate par l’État de l’ensemble du personnel des RPA et des CHSLD privés aux mêmes conditions salariales que dans le secteur public. Face à l’urgence de la situation, c’est ce à quoi a dû se résoudre (temporairement) le gouvernement de la Colombie-Britannique. Dans un contexte où le gouvernement québécois est déjà forcé d’assumer une partie du salaire de ces travailleuses et travailleuses pour assurer la continuité des services, nous proposons de suivre l’exemple de la Colombie-Britannique, mais de pérenniser la mesure.

2. Socialisation des frais de loyers et de services actuellement assumés individuellement par les résident·e·s. L’hébergement et les soins de longue durée pour les aîné·e·s sont des services essentiels, et rien ne justifie qu’ils soient exclus de la couverture publique des services de santé et services sociaux. Plutôt que d’être assumés directement par les individus selon le principe de l’utilisateur-payeur (avec toutes les iniquités que cela implique), ces frais doivent être assumés collectivement et financés par le biais d’un impôt progressif. Dans un premier temps, la contribution financière réclamée aux résident·e·s des CHSLD publics pourrait être appliquée selon les mêmes critères (c’est-à-dire en fonction du revenu), mais l’objectif serait d’atteindre à moyen terme la gratuité complète pour toutes et tous.

3. Transformation des CHSLD privés et RPA en OBNL gérés par les travailleuses, les travailleurs, les résident·e·s et leur famille. À partir du moment où c’est l’État qui emploie le personnel de ces centres et qui finance la totalité des services, plus rien ne justifie la présence d’un intermédiaire dont l’objectif principal est de faire des profits sur le dos des personnes âgées en perte d’autonomie. Si les propriétaires de ces infrastructures privées demandent à être indemnisés, il faudra alors négocier à l’aune des cas de négligences, des manquements à la qualité des soins et en soustrayant les subventions publiques directes et indirectes dont ils ont pu profiter. Quant à la démocratisation de la gestion des services, elle devra également être étendue aux établissements publics, ce qui nous amène au deuxième aspect de la réforme que nous proposons.

Démocratiser les établissements publics

La nationalisation des établissements d’hébergement privés ne réglerait qu’une partie du problème. Selon les données récemment rendues publiques sur le nombre de personnes atteintes de la COVID-19 dans les CHSLD et RPA, la situation n’est pas beaucoup plus reluisante dans les établissements publics que dans les privés. On apprenait même récemment que des gestionnaires d’un CHSLD public ont séquestré des infirmières et des préposé·e·s pour les forcer à travailler. Ce geste autoritaire – typique de la tendance lourde des récentes réformes et cures d’austérité – révèle de manière brutale l’absence de considération pour les travailleuses et les travailleurs qui œuvrent sur le terrain.

Pour assurer une organisation efficace et sécuritaire du travail, il faudrait ainsi impérativement doubler la nationalisation du privé d’une démocratisation de l’ensemble des établissements, c’est-à-dire d’une prise en main collective de la gestion des établissements par les travailleuses et les travailleuses, les usager·ère·s et leur famille. Faire de ces résidences un « commun »  en démocratisant leur gestion (à l’image de la Clinique communautaire de Pointe-St-Charles) est une question de respect et de dignité pour les résident·e·s, mais c’est aussi une façon de tirer le meilleur de la rationalité collective de celles et ceux qui sont en première ligne, avec une expérience concrète du terrain, plutôt que de les soumettre, comme en ce moment, à une discipline bureaucratique et une omerta dangereuses pour leur propre santé (et celle des résident·e·s). Cela permettrait de redonner aussi toute leur place aux femmes qui sont sur le front, tandis qu’elles sont largement écartées des grandes décisions gouvernementales sur la crise. Démocratiser ces services correspond d’ailleurs à l’esprit du modèle originel qui prévalait auparavant dans les établissements de santé au Québec, en particulier dans les centres locaux de services communautaires (CLSC).

Comme nous le montre tragiquement l’exemple américain avec ses dizaines de milliers de décès, la santé n’a jamais été aussi mal assurée que lorsqu’elle est entre les mains d’organisations hiérarchiques conduites par des intérêts privés et à qui les impératifs de compétition imposent la maximisation des profits. Il est grand temps de faire de cette crise l’occasion d’un élargissement des promesses de l’assurance-maladie publique de la Révolution tranquille. Faire de la santé un véritable commun serait l’occasion de prolonger les luttes sociales pour les services publics menées au Québec depuis plus d’un demi-siècle. Ce serait aussi la moindre des choses pour enfin considérer que la vie de nos aîné·e·s vaut plus que les profits privés et que les statistiques officielles.

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