Icône

Aidez-nous à poursuivre notre travail de recherche indépendant

Devenez membre

Avorter au Québec

7 juillet 2022

Lecture

4min

  • Eve-Lyne Couturier

Le droit à l’avortement a été sévèrement attaqué aux États-Unis le 24 juin dernier lorsque la Cour suprême a décidé d’annuler sa décision historique Roe v. Wade. Dorénavant, ce sera à chaque État de légiférer sur l’avortement, de le permettre ou non. Déjà, l’avortement est illégal dans plusieurs d’entre eux et d’autres promettent d’interdire la pratique bientôt ou de mettre en place des restrictions sévères. 

On aimerait se rassurer en croyant que tout ça, c’est de l’autre côté de la frontière; qu’ici même, au Québec, le droit à l’avortement est acquis et solide. Chaque élection, le Parti conservateur promet même de ne pas rouvrir le débat. Cela n’empêche pas certains de ses députés de proposer des projets de loi d’initiative privée visant à encadrer (et limiter) le droit à l’avortement. Sous le couvert de protéger la mère et « l’enfant » à naître, de limiter les avortements sélectifs en fonction du sexe ou de donner des peines plus sévères aux personnes qui tuent une femme enceinte, l’objectif est de faire une brèche dans le droit à l’avortement, brèche que l’on pourra ensuite agrandir au fil du temps jusqu’à ce qu’un gouvernement (ou une cour) parvienne à interdire totalement la pratique.

Pour essayer de bloquer un tel projet, le gouvernement libéral de Justin Trudeau envisage de proposer une loi qui garantirait l’accès à l’avortement au pays. Il s’agit toutefois d’un couteau à double tranchant: si on dépose un projet de loi, il y aura débat sur le fond et sur la forme. Une fois adoptée, une telle loi pourra donc être modifiée jusqu’à être dénaturée par de futurs gouvernements. Or, l’avortement est un acte médical. Tout comme il n’y a pas de loi encadrant les traitements de chimiothérapie, il ne devrait pas y en avoir pour l’avortement.

Mais ce n’est pas le seul risque. Si l’avortement est gratuit et légal au Québec, il n’est pas nécessairement accessible pour autant. Tous les médecins ne performent pas des avortements et les cliniques offrant ce type d’intervention ne sont pas réparties uniformément sur le territoire. Selon le répertoire d’accès à l’avortement du Québec, seules 72 cliniques sur l’ensemble du territoire offrent l’interruption de grossesse. Le Bas-St-Laurent serait un désert d’accès: aucune clinique n’y est répertoriée. Même chose pour la région Terres-cries-de-la-Baie-James. En Gaspésie, en Outaouais, dans Chaudière-Appalaches et au Nunavut, il n’y a qu’un seul endroit pour mettre un terme à une grossesse. D’autres régions sont plus privilégiées, comme la Côte-Nord où l’on retrouve le plus de cliniques offrant des avortements, tant en nombre absolu (15) qu’en proportion de la population (16,2 par 100 000 habitant·e·s). Toutefois, peu importe où l’on se trouve, certaines restrictions s’appliquent selon les cliniques, soit en termes d’horaire ou d’évolution de la grossesse. Dans certains cas, il faut carrément changer de région au-delà d’un certain stade gestationnel. Pour certaines personnes enceintes, cet accès variable peut vouloir dire se déplacer sur plusieurs centaines de kilomètres pour obtenir un rendez-vous, donc potentiellement devoir manquer des journées d’école ou de travail, voire trouver un hébergement sur place. 

Sécuritaire et efficace, la pilule abortive pourrait simplifier les choses pour bien des gens. Des études démontrent qu’il n’est pas plus dangereux de prendre le traitement à la maison qu’à l’hôpital. Cependant, le Collège des médecins du Québec impose les pratiques les plus strictes au Canada en exigeant non seulement aux médecins de réaliser une échographie, mais aussi de suivre une formation sur les avortements médicaux et chirurgicaux avant d’avoir le droit d’en prescrire. En d’autres mots, pour pouvoir prescrire la pilule, il faut également être capable de procéder à l’autre type d’avortement. En raison de la pandémie et de la pénurie de main-d’œuvre, la première exigence est tombée de facto et le Collège des médecins a annoncé au début du mois de juin son intention de pérenniser cette pratique, tout en recommandant de la conserver quand c’est possible. Plusieurs médecins espèrent que cette exigence tombe une fois pour toutes, et que la prescription de la pilule soit facilitée. En attendant, il demeure plus difficile ici qu’ailleurs d’avoir accès à cette méthode plus simple et moins intrusive. 

Chaque année, plus de 20 000 avortements ont lieu au Québec. Pourtant, l’interruption de grossesse est encore taboue et peu de femmes en parleront ouvertement. Entre elles, elles se chuchotent parfois leurs histoires, mais le climat social n’est pas très accueillant pour ce type de confidences qui sont encore drapées de honte. Les expériences sont parfois positives, bienveillantes, mais à l’occasion le personnel médical manque de délicatesse ou d’empathie. Le secret rend difficile de tenir ces personnes redevables de comportements problématiques, vécus en période de grande vulnérabilité. L’avortement au Québec est peut-être gratuit et légal, mais il reste des luttes à mener pour qu’il soit accessible et acceptable.

VOUS AIMEZ LES ANALYSES DE L’IRIS? SONGEZ À DEVENIR MEMBRE!

Icône

Restez au fait
des analyses de l’IRIS

Inscrivez-vous à notre infolettre

Abonnez-vous

Partager

Commenter la publication

Votre adresse courriel ne sera pas publiée.