Santé : la fin du règne médical annonce-t-elle une dynastie Lean?

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Pour la première fois depuis quinze ans au Québec, la ministre de la Santé et des Services sociaux ne sera pas un médecin (ni un homme, d’ailleurs) : Danielle McCann, nommée hier à la tête du MSSS par le nouveau premier ministre caquiste, est une travailleuse sociale de formation qui a œuvré comme gestionnaire au sein de plusieurs CLSC, en plus d’avoir dirigé le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) du Sud-Ouest-Verdun et l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Ce parcours impressionnant cache cependant certaines « réalisations » inquiétantes…

Après quinze ans de règne libéral presque ininterrompu au Québec – et de règne des médecins à la tête du réseau de la santé et des services sociaux – il serait compréhensible que plusieurs nourrissent des attentes et des espoirs à l’égard de la nouvelle ministre. A priori, la formation en travail social et le parcours de la nouvelle ministre laissent espérer que ses futures décisions seront guidées par une vision moins centralisatrice que ses prédécesseurs et davantage inspirée par la philosophie des CLSC, axée notamment sur la prévention des maladies et des problèmes sociaux.

La ministre a d'ailleurs promis en campagne électorale de favoriser un meilleur partage des responsabilités entre les divers·es professionnel·le·s du réseau et de revoir le mode de rémunération des médecins, ce qu’on ne peut qu’applaudir (même s’il est dommage que la CAQ n’envisage pas de faire des médecins des salarié·e·s, comme le propose l’IRIS).

On doit toutefois se préoccuper qu’en tant que dirigeante du CSSS du Sud-Ouest-Verdun, la nouvelle ministre McCann se soit distinguée comme l’une des premières gestionnaires du réseau à introduire en 2011 la firme Proaction et la méthode Lean. À ce sujet, le sens éthique de la ministre a d’ailleurs été remis en question durant la campagne électorale. En effet, le CSSS qu’elle dirigeait a été blâmé en 2013 dans un rapport commandé par l’ex-ministre Réjean Hébert pour avoir accordé de gré à gré le contrat à Proaction, d’une valeur de 466 350 $, alors que les contrats dépassant 100 000 $ doivent normalement être soumis à un appel d’offres.

Mais ce qui inquiète surtout, c’est que la méthode Lean, que Proaction s’est fait une spécialité d’appliquer dans le système de santé et de services sociaux, est une méthode de gestion et d’organisation du travail pensée avant tout pour être mise en œuvre dans la production industrielle. Elle est fortement dénoncée depuis plusieurs années par les travailleuses et les travailleurs du réseau, qui y voient une tentative de gérer les services socio-sanitaires comme s’il s’agissait d’une chaîne de montage.

Cette méthode est ainsi pointée du doigt puisqu’elle entraîne une déshumanisation des services (ex : minutage de chaque intervention auprès des personnes recevant des soins à domicile) et une détérioration des conditions de travail du personnel, qui craint même dans certains cas de ne pas être en mesure de respecter ses obligations déontologiques. La cour a d’ailleurs reconnu en avril 2017, à la suite d’une poursuite intentée par le syndicat du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Nord-de-l’Île-de-Montréal, que l’implantation de cette méthode de gestion avait eu pour résultat une surcharge de travail ainsi qu’une détresse morale et psychologique pour les employé·e·s du CIUSSS.

Outre les coûts humains qui lui sont associés, l’expérience de la Saskatchewan montre en fait que la mise en œuvre de ce genre de méthode, loin de permettre les économies promises, constitue au contraire un véritable gouffre financier pour le trésor public : une étude montre en effet que pour chaque dollar d’économie réalisée par la réorganisation du travail, il en a coûté à cette province 1 511 $ d’investissement en frais de consultant·e·s et en « bureaux de promotions » de la méthode.

Considérant le rôle de pionnière joué par Mme McCann dans l’introduction de la méthode Lean dans le système de santé et de services sociaux, il est probablement judicieux de laisser les attentes et les espoirs que sa nomination pourrait susciter cohabiter avec une saine vigilance.

Commentaire sur l'article

Yves Lévesque

Au sujet du LEAN, lire l'article du New England Journal of Medicine de janvier 2016, "Medical Taylorism". Cet article a d'ailleurs été critiqué par tous les promoteurs du LEAN: https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMp1512402

Nicola

Il arrive quoi avec les médecins de famille moi mon medecin prend sa retraite 31 décembre 2018 et je me retrouve s'en médecin je suis sur une liste en attente d'avoir un médecin de famille le médecin que j'ai en ce moment sa fait25 ans que je les merci au plaisir Nicola

Simon

Très bon article. En espérant que la nouvelle ministre, si elle veux vraiment prévenir les maladies et limité la morbidité et la mortalité va investir dans les services ambulanciers et enlever les 7/14 dit Horraire de Faction. Les Paramédics sont en première ligne.

Merci !