Salaire minimum en région: l’IEDM et la politique de la peur

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Le débat sur le salaire minimum n’est pas près de ralentir. Nous saurons bientôt ce que le gouvernement décidera de faire cette année : allons-nous encore imposer une hausse insuffisante ou, au contraire, Québec mettra-t-il de l’avant une augmentation conséquente afin de lutter contre le phénomène des travailleurs et travailleuses pauvres? Nous serons fixés bientôt.

 

En attendant, les avis et analyses de se multiplient. Encore cette semaine, l’Institut économique de Montréal (IEDM) publiait une note économique qui, je cite, veut illustrer « comment une hausse substantielle du salaire minimum aurait un impact négatif démesuré en région ». Le postulat des auteurs va à peu près comme suit : certaines régions ont des salaires beaucoup plus bas que le reste du Québec et conséquemment, leur marché du travail serait plus durement touché par une augmentation du salaire minimum. Puisque le salaire minimum est décidé au niveau national, l’IEDM a voulu préciser certains enjeux en régionalisant son analyse. Bien entendu, il s’agit d’une louable intention.

Or, les résultats surprennent un peu. Sur les 25 MRC étudiées, présentées comme celles étant le plus à risque, l’IEDM arrive avec des données pour le moins alarmantes. Deux MRC, celle de Roché-Percé et de La Haute Gaspésie enregistreraient des taux respectifs, pour les 25-64 ans, de 56 % et de 52 % d’emplois à risque de disparaître advenant une hausse du salaire minimum à 15 $. Ensuite, vient une série de 23 MRC avec des taux de risque allant de 41 % à 48 %. Dans ces MRC, une hausse du salaire minimum aurait donc un effet catastrophique pouvant mener à la perte de près de la moitié des emplois des gens de 25 ans et plus.

Pour voir si nous avions affaire ici à une évaluation réaliste des risques, établissons certains points de repère. 303 353 personnes âgées de 25 à 64 ans habitent dans ces MRC. En appliquant les taux respectifs de risque de perte d’emplois, on arrive au chiffre mirobolant de 135 090. Évidemment, ce chiffre est trompeur puisqu’on ne peut défendre que l’ensemble des personnes de 25 à 64 ans de ces MRC occupe un emploi en ce moment (il y a parmi elles des gens au chômage, à l’aide sociale ou encore à la retraite), mais cela nous donne tout de même une idée de l’ampleur du risque dont l’IEDM veut nous mettre en garde.

Est-ce réaliste? Un si grand nombre d’emplois pourrait-il être mis à risque par un salaire minimum à 15 $? La réponse est non.

Différentes évaluations existent déjà sur cette question. Il y a bien entendu la fameuse bombe atomique de Pierre Fortin qui défend l’idée que 100 000 emplois seraient à risque advenant une hausse telle que demandée par les mouvements sociaux. Vient ensuite la firme Daméco qui a produit un rapport pour le Conseil du patronat (CPQ) dans lequel les emplois à risque oscillent entre 2 300 et 12 900 (en s’appuyant sur cette étude, le CPQ affirme préférer une évaluation plus prudente de 28 000 emplois à risque sans vraiment expliquer comment ils arrivent à ce chiffre...). Et vient pour finir l’évaluation que nous avons produite à l’IRIS où nous arrivons à des résultats similaires à ceux de Daméco (entre 6 000 et 20 000 emplois à risque).

Bref, les évaluations mises de l’avant par l’IEDM se trouvent en fait fort éloignées du modèle le plus pessimiste (celui de Fortin) et à des années lumières de ceux qui utilisent les données les plus récentes (Daméco et IRIS). Si on étend les évaluations de l’IEDM aux 89 MRC et aux agglomérations du Québec, à combien de centaine de milliers d’emplois à risque arriverions-nous?

 

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