Robotisation : pourquoi reste-t-il des emplois?

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De nombreux débats ont occupé et occupent encore la société quant au remplacement des emplois par les robots, ce que les économistes nomment dans la théorie de la production l’effet de substitution entre le capital et la main-d’œuvre. Ce billet s’attardera dans un premier temps à observer les données disponibles sur l’emploi de trois secteurs d’activité (agricole, services professionnels, scientifiques et techniques et le secteur de l’hébergement et de la restauration) qui devraient avoir été fortement influencés par le progrès technologique. Un second billet s’intéressera à un effet peu débattu, l’effet de l’automatisation sur les salaires de ces mêmes secteurs. Comme tout phénomène économique cependant, les explications sur les faits observés ne peuvent se limiter à un seul facteur. Les observations et hypothèses explicatives de ce billet et du prochain sont donc à prendre avec une certaine réserve.

L’histoire humaine est jalonnée d’innovations technologiques qui ont détruit, modifié et créé des emplois. Ainsi, comme le dit l’économiste David Autor, la technologie élimine des emplois, mais pas le travail. Il ajoute également que la technologie ne peut se limiter à un facteur de substitution de la main-d’œuvre, car elle ne fait pas que remplacer les tâches du travailleur, elle les complémente aussi et améliore ce faisant la productivité du travail humain.

En outre, l’impact de la technologie n’est pas équivalent d’une entreprise à l’autre ou d’un secteur à l’autre. Tous les emplois ne présentent pas le même risque d’être remplacé par des robots ou par l’automatisation de leurs tâches. Historiquement, la substitution de la main-d’œuvre s’est faite pour les emplois qui comportent des tâches routinières, tant manuelles que cognitives. Les secteurs qui comportent de tels emplois sont appelés en termes économiques les marchés substituables. Étant donné la précision, la fiabilité, la vitesse et la durabilité du travail de la machine, ce type d’emploi, lorsqu’il est occupé par une personne, est de plus en plus à risque d’être substitué par du capital physique, un terme technique pour parler de l’ensemble du matériel (outils, équipements, immeubles, etc.), qui sert à produire des biens et des services au fur et à mesure du développement technologique, de la baisse des prix de ces technologies et de la réduction des coûts de production que les machines permettent de dégager. En ce qui concerne les secteurs où le travail humain demeure inévitable et peut même être valorisé par l’amélioration du capital physique, ils sont appelés marchés complémentaires par les économistes Un exemple d’emploi qui pourrait composer un tel marché est le travail scientifique. L’innovation technologique qui permet l’amélioration d’un télescope ou d’un microscope bonifie le capital physique, mais il demeure néanmoins nécessaire que la personne derrière l’outil détienne les compétences requises pour produire une analyse pertinente grâce à cet outil. En ce sens, l’amélioration du capital physique permet également de valoriser le capital humain des individus puisque cela permet de produire des analyses plus poussées, plus précises.

Un récent rapport de l’institut Fraser conclut à ce propos que l’intelligence artificielle ne représente pas une menace pour les emplois au Canada. Il est tout de même intéressant de s’attarder en premier lieu à l’impact du progrès technologique sur l’emploi dans les dernières décennies avant de s’attarder, dans le prochain billet, sur l’évolution du salaire de trois secteurs d’activités.

La théorie économique prévoit différentes hypothèses à ce sujet. En premier lieu, le secteur agricole, marché substituable, devrait avoir connu une forte baisse de sa demande de travail aux vues des progrès techniques connus dans ce secteur. Les travailleurs peu qualifiés qui le composait devraient donc s’être déplacés vers un marché complémentaire demandant des compétences semblables (c’est-à-dire peu élevées), tel le secteur de l’hébergement et de la restauration. En d’autres mots, si la loi de l’offre et de la demande est respectée, la diminution de la demande de travail du secteur agricole devrait avoir réduit l’emploi et le salaire de ce secteur, alors que l’augmentation de l’offre de travail du secteur de l’hébergement et de la restauration devrait avoir réduit le salaire des travailleurs de ce secteur et augmenté la quantité d’emplois. En ce qui concerne le secteur des services professionnels, scientifiques et techniques, le progrès technologique améliorant la productivité et la demande de ces travailleurs, les salaires et l’emploi de ce secteur devraient avoir augmenté.

Dans les faits, un coup d’œil aux données sur le nombre d’emplois au Québec nous permet de vérifier ces hypothèses théoriques en ce qui concerne les emplois.

Répartition du nombre d’emplois total (x 1000) et dans certains secteurs d’activités au Québec, 1997 et 2018.

 

1997

2018

 

Emplois

Part du total

Emplois

Part du total

Variation

Total

3 174,5

100 %

4 262,20

100 %

+34,3 %

Agriculture

62,0

1,95 %

55,9

1,31 %

-9,8 %

Services professionnels, scientifiques et techniques

160,7

5,06 %

327,6

7,68 %

+103,9 %

Services d’hébergement et de restauration

188,7

5,94 %

270,5

6,35 %

+43,3 %

Source : Statistique Canada. Tableau 14-10-0023-01 Caractéristiques de la population active selon l’industrie, données annuelles (x 1 000)

Les données présentées dans le tableau ci-haut montrent que l’estimation de l’emploi total a augmenté de 34,3 % de 1997 à 2018, passant de 3 174 500 à 4 262 200 emplois. Dans le secteur de l’agriculture, un secteur dont les emplois sont majoritairement de nature routinière et facilement automatisables (quoique la plus grande part de leur automatisation date d’avant 1997), nous observons une baisse du nombre total d’emplois entre 1997 et 2018, même si les recettes monétaires agricoles réelles (en tenant compte de l’inflation) de cette industrie ont augmenté de 31 % entre ces deux années, selon les tableaux 32-10-0045-01 et 18-10-0005-01 de Statistique Canada. Le secteur de l’agriculture représente un exemple révélateur de substitution de la main-d’œuvre par le capital physique aux vues des innovations technologiques, mais aussi organisationnelles, très importantes qui l’ont caractérisé dans le temps et qui ont permis des gains de productivité importants.

Simultanément, nous observons dans les secteurs des services professionnels, scientifiques et techniques et des services d’hébergement et de restauration une augmentation du nombre d’emplois et de leur part dans le total du nombre d’emplois au Québec. Or, ces secteurs sont caractérisés par la place centrale qu’occupent les travailleurs et les travailleuses dans le cœur de leur activité. Ainsi, l’ampleur de la substitution de ces secteurs est faible, car il existe une grande complémentarité entre le capital physique et la main-d’œuvre. L’hypothèse selon laquelle les travailleurs et les travailleuses du secteur agricole, caractérisé par des tâches routinières et demandant peu de qualifications, se seraient déplacés vers le secteur de la restauration et de l’hébergement semble donc fondée. Bien entendu, ce ne sont pas nécessairement les personnes qui occupaient un emploi dans le secteur agricole qu’on retrouve maintenant dans le secteur de l’hébergement et de la restauration, c’est plutôt la composition du marché du travail qui a changé. L’autre hypothèse qui prédisait une augmentation de l’importance des individus très qualifiés du secteur des services professionnels, scientifiques et techniques grâce au progrès technologique semble également se réaliser.

Tel qu’observé, la robotisation et les autres manifestations de l’automatisation de l’emploi ne semblent donc pas avoir réduit l’emploi total du marché du travail québécois. Il est cependant important d’affiner l’analyse aux secteurs qui composent le marché québécois et qui, comme nous l’avons vu, réagissent différemment au phénomène de l’automatisation selon la nature des emplois qui les composent. Si la plupart des rapports sur le sujet semblent se limiter à l’effet sur l’emploi, le marché du travail est en théorie composé de deux éléments dont le deuxième est le salaire et qui est tout aussi important à surveiller puisqu’il représente en quelque sorte la qualité des emplois. L’effet sur cette composante sera l’objet du deuxième billet à paraître.

L'auteur remercie Mario Jodoin pour sa relecture et ses commentaires.

 

 

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