Robotisation - L'influence sur la qualité des emplois

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Nous avons vu dans le précédent billet que la robotisation ne semblait pas forcément détruire les emplois, mais pouvait même en créer. Tournons-nous à présent sur un enjeu très peu abordé lorsqu’il s’agit de discuter du progrès technologique, soit l’impact de la robotisation sur les salaires. Les variations de salaires sont des phénomènes complexes à analyser, ce qui explique probablement pourquoi il n’en est presque jamais fait mention dans les comptes rendus de la presse. Le salaire est effectivement influencé par énormément de facteurs, ce qui rend très difficile l’isolement de l’effet significatif d’un seul d’entre eux. Les observations de ce billet sont donc à prendre avec de grandes réserves, car elles ne prétendent pas faire l’entière lumière sur les variations de salaire observées, d’autant que les hypothèses utilisées dans ce billet et le précédent sont simplificatrices à dessein. L’objet de ce billet vise davantage à mettre de l’avant l’enjeu de la qualité des emplois qui peuvent être créés à la suite de la robotisation.

Le tableau suivant présente les variations des différents concepts de salaire des trois secteurs discutés auparavant sur la période de 1997 à 2018, des données plus anciennes n’étant pas disponibles. Si la théorie économique prévoit des baisses de salaire dans le cas de diminution de la demande ou d’augmentation de l’offre de travail, en pratique les salaires s’ajustent de trois manières : de manière nominale, réelle et relative. Le salaire nominal représente simplement le taux de salaire auquel une personne est rémunérée, le salaire réel prend le taux horaire nominal que l’on compare à l’augmentation du coût de la vie et le salaire relatif compare le salaire d’un secteur donné par rapport au salaire de tous les employés d’une région donnée.

Salaires hebdomadaires moyens nominaux, réels et relatifs, Québec, 1997 et 2018

Québec

1997

2018

Variation

Total des employés, toutes les industries

Salaire nominal

548,85 $

903,18 $

+64,6 %

IPC (base 2002)

90,8

129

+42,1 %

Salaire réel

604,46 $

700,14 $

+15,8 %

Agriculture

Salaire nominal

346,84 $

686,98 $

+98,1 %

Salaire réel

381,98 $

532,54 $

+39,4 %

Salaire relatif

63,19 %

76,06 %

+20,4 %

Services professionnels, scientifiques et techniques

Salaire nominal

655,30 $

1 185,50 $

+80,9 %

Salaire réel

721,70 $

918,99 $

+27,3 %

Salaire relatif

119,40 %

131,26 %

+9,9 %

Services d’hébergement et de restauration

Salaire nominal

284,73 $

451,38 $

+58,5 %

Salaire réel

313,58 $

349,91 $

+11,6 %

Salaire relatif

51,88 %

49,98 %

-3,7 %

Source : Statistique Canada, Tableau 14-10-0064-01, Salaires des employés selon l’industrie, données annuelles et calculs de l’auteur.

En premier lieu, deux secteurs semblent absolument valider les hypothèses théoriques énoncées plus tôt. Le secteur des services professionnels, scientifiques et techniques, dont l’amélioration de la productivité devait amener une augmentation de la valeur de productivité marginale de la main-d’œuvre, et donc une augmentation de salaire due à une hausse de la demande de travail pour ces travailleurs. On y observe effectivement le salaire relatif augmenter de près de 10 % (9,94 %).

Dans la théorie économique, la valeur de productivité marginale représente la variation des revenus d’une entreprise associée à l’ajout d’un travailleur. En d’autres mots, il s’agit de la quantité de dollars que représente le fait de recruter un employé de plus. Toujours selon la théorie économique classique, le salaire versé à un employé devrait être proportionnel à sa valeur de productivité marginale. En résumé, plus un employé est productif et rapporte à son entreprise, plus il devrait être rémunéré. C’est ce qui explique pourquoi le salaire progresse généralement selon l’ancienneté ou selon les qualifications d’un individu, car il est considéré comme plus productif qu’un individu sans expérience ou sans diplôme. En termes théoriques, la valeur de productivité marginale du travail est associée à la fonction de demande de travail de telle sorte qu’une augmentation de la valeur de productivité marginale des travailleurs d’un secteur donné correspond à l’augmentation de la demande de travail des travailleurs de ce secteur.

En ce qui concerne le secteur de l’hébergement et de la restauration, l’augmentation de l’offre de travail de ce marché prévoyait une diminution du salaire qui se vérifie, puisque le salaire relatif du secteur diminue de 3,66 %. Notons qu’en prenant le salaire horaire moyen plutôt qu’hebdomadaire, le salaire relatif augmente de 3,55 %, ce qui peut être expliqué au moins en partie par l’augmentation de plus de 76 % du salaire minimum sur cette période.

Du côté de l’agriculture cependant, alors que la théorie présentée plus haut prévoyait une baisse de salaire résultant de la baisse de la demande de travail, on observe au contraire une hausse importante du salaire relatif de 20,36 % pour ce secteur. Pour expliquer ce phénomène, la théorie économique nous est à nouveau utile. Pour cela, il est nécessaire de revenir sur le concept des gains de productivité mentionné plus tôt. En effet, le secteur de l’agriculture est l’un des secteurs qui a connu au Québec sur cette période une augmentation de la productivité du travail plus importante que la moyenne de toutes les autres industries québécoises, comme nous pouvons le voir dans le tableau qui suit. Celle-ci est effectivement passée de 27,40 $ à 40,70 $ par heure travaillée en dollars constants de 2012. L’amélioration de la valeur de productivité marginale des travailleurs agricoles a donc mené à une hausse de la demande de travail qui a vraisemblablement, dans ce cas, plus que compensé la baisse de la demande de travail induite par la robotisation du secteur. C’est ce qui explique probablement l’augmentation du salaire relatif de ce secteur.

Productivité du travail en dollars constants de 2012, Québec, 1997 et 2018

 

 

Productivité du travail

Industrie

1997

2018

Variation

Ensemble des industries

41,9

51,5

+22,91 %

Cultures agricoles et élevage

27,4

40,7

+31,74 %

Source : Statistique Canada. Tableau 36-10-0480-01 Productivité du travail et mesures connexes par industrie du secteur des entreprises et par activité non-commerciale, conformes aux comptes des industries

Notons cependant que d’autres hypothèses peuvent être avancées pour expliquer cette hausse de salaire. Plutôt qu’une augmentation de la demande, il pourrait plutôt s’agir d’une diminution de l’offre de travail comme le suggèrent les diminutions de travailleurs autonomes du secteur, la forte demande de travailleurs agricoles étrangers temporaires et le nombre de postes vacants plus élevés de cette industrie par rapport au reste de l’industrie. Également, étant donné que les données représentent le salaire hebdomadaire moyen, les salaires élevés de gestionnaires salariés pourraient tirer cette moyenne vers le haut. Cette hausse salariale moyenne peut également être due à une combinaison de tous ces facteurs et d’autres difficiles à vérifier.

Si les données passées nous permettent de comprendre l’évolution qu’a connue l’emploi, formuler des prédictions sur l’impact du progrès technologique à venir paraît en revanche risqué et hasardeux. Il n’est pas rare d’entendre que les progrès de l’intelligence artificielle pourraient avoir pour effet de remplacer l’humain dans tous les domaines de l’économie. Comme le dit l’économiste Richard Freeman, l’examen du passé nous permet cependant de croire que l’humain a toujours eu tendance à se désintéresser des emplois exécutables par des machines pour occuper des emplois qui lui étaient mieux adaptés. Il n’y a, a priori, aucune raison de penser que cela changera dans l’avenir, si ce n’est que la robotisation d’aujourd’hui semble bien différente de celle du passé. Si dans le passé le progrès technologique avait plutôt tendance à remplacer des emplois peu ou moyennement rémunérés, il se peut qu’à l’avenir, les emplois à haute productivité et demandant des compétences importantes soient occupés par des machines, augmentant donc le potentiel de substitution des emplois auparavant complémentaires avec le capital physique.

Cet état de fait menait le même Richard Freeman à énoncer trois lois de l’économie de l’automatisation ou de la roboconomie[1] :

1.     Le développement de l’intelligence artificielle et de la robotisation produit des machines qui substituent de mieux en mieux l’humain.

2.     Le progrès technologique permet de réduire toujours plus les coûts de production, ce qui incite les entreprises à utiliser du capital physique plutôt que de la main-d’œuvre et crée une pression à la baisse sur les salaires.

3.     La richesse créée et les revenus pourraient provenir, de fait, de plus en plus des propriétaires du capital physique plutôt que du travail de la main-d’œuvre.

Ces trois propositions, si elles se concrétisent, car il est hasardeux de se draper de certitudes en la matière, risquent à terme d’accentuer davantage les inégalités en concentrant la richesse aux mains des individus détenant le capital physique. Ces considérations sur la qualité des emplois et la provenance des revenus causées par la robotisation nous appellent à rester vigilants et pourraient éventuellement nécessiter une intervention de l’État si les perturbations créées s’avéraient trop importantes.

L'auteur remercie Mario Jodoin pour sa relecture et ses critiques pertinentes.


[1] https://harvardmagazine.com/2016/05/who-owns-the-robots-rules-the-world

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