RIP AQESSS

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Nous apprenions hier la disparition de l’Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux (AQESSS), une organisation patronale œuvrant dans le secteur parapublic. Est-ce que sa participation récente en compagnie d’organisations de « la société civile » au « Rendez-vous national sur l’avenir du système de santé et de services sociaux » a signé son arrêt de mort? Ou l’AQESSS avait-elle simplement compris et anticipé ce qui l’attendait?

C’était une drôle de créature, comme le sont souvent les administrations publiques à notre époque. D’un côté, elles sont très proches du statut qu’ont les fonctionnaires, ou comme on dit en anglais, du public servant (« serviteurs du public »). En théorie, leur existence dépend ultimement de la volonté populaire et démocratique de se doter de travailleuses et de travailleurs pour servir ses intérêts collectifs.

 

Mais de l’autre, ces administrateurs et administratrices sont des « patrons d’hôpitaux ». Elle était née en 2005 de la fusion de l’Association des Hôpitaux du Québec (AHQ) avec celles des CHSLD et des CLSC. L’AHQ s’était formée pendant la Révolution tranquille pour défendre les intérêts des établissements qui s’étaient alors retrouvés intégrés au sein d’un même réseau public. Par le passé, l’AHQ s’était par moment montrée acharnée contre les revendications des travailleuses et des travailleurs au sein de leurs établissements. Lors de la grève de 1966, l’Association des hôpitaux du Québec s’était braquée contre les syndicats, le gouvernement et même un médiateur nommé dans ce conflit. Le Premier ministre l’avait finalement mise en tutelle pour que l’affrontement se termine.

De nos jours, l’État tend à reproduire de plus en plus le fonctionnement de l’entreprise privée sans trop d’égard pour la distinction de la mission sociale des organisations publiques. Ses cadres sont de plus en plus formés à l’aune du nouveau management public, importé de l’entreprise privée, où la démocratie n’est ni plus ni moins qu’un non-sens. Le projet de loi 10 du ministre Barrette qui procède à des mégas fusions est une réingénierie sur les stéroïdes. Elle ne fait d’ailleurs que commencer, le ministre ayant promis d’autres phases, comme celle de l’implantation du financement à l’activité qui signifie la mise en concurrence des hôpitaux. Hormis peut-être la survie de l’expression « santé et services sociaux », le démantèlement d’un modèle québécois en santé sera peut-être bientôt complété.

Même avant le projet de loi 10 qui a remis en question la pertinence de l’AQESSS, et comme il s’était produit en éducation en 2013 avec l’implosion de la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec (CRÉPUQ), il faut comprendre que la conversion néolibérale de l’État québécois requiert la mise à mort des contre-pouvoirs publics, y compris des associations de patrons. À l’époque, sur la fin de la CRÉPUQ, mon collègue Eric Martin avait écrit ce billet fort éclairant. Si en effet l’on s’acharne à introduire la concurrence au sein des réseaux publics, si l’on s’imagine que la mise en compétition plutôt que la collaboration des établissements les uns contre les autres rendra l’ensemble plus « performant », en somme, si l’on adhère aux fantasmes néolibéraux sur la gestion et l’administration, pourquoi diable ces organisations iraient-elles se concerter entre-elles? La CRÉPUQ a donc éclaté. Et l’AQESSS aujourd’hui a été débranchée.

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Je participais justement avant-hier à une discussion sur l’avenir du système de santé organisée par le Conseil central du Montréal métropolitain. L’un des constats ayant émergé durant la soirée est celui d’un « discrédit démocratique » vécu au Québec. Il existe un désaveu pour les commissions scolaires, pour les CLSC, pour les interventions de la santé publique sur les projets de casino ou d’autoroute, ou encore pour les interventions publiques des syndicats ou des associations étudiantes qu’on souhaiterait manifestement cantonner dans des revendications corporatistes. Comme si nous désapprenions chaque jour un peu comment la « politisation » est nécessaire à la démocratie. Et qu’on se résignait chaque fois un peu plus à la gouvernance des technocrates. Bien des mots et bien des expressions ont été tentées pour décrire le processus en cours dans nos institutions publiques, notamment avec un projet de loi bulldozer comme le PL-10. Peut-être qu’une question finalement résumerait mieux la chose à l’heure actuelle : au-delà des déclarations grandiloquentes, et creuses, l’idéal démocratique nous intéresse-t-il toujours ?