L’autre personnalité de l’année 2025: le patrimoine
5 janvier 2026
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Cette année, le titre de l’autre personnalité de l’année revient à un ensemble où s’accumulent des richesses inouïes, mais qui parvient néanmoins à demeurer à l’abri de toute nouvelle ponction fiscale: le patrimoine.
En 2025, la boutade du richissime Warren Buffet s’est confirmée une fois de plus au Canada : « Il y a bel et bien une lutte des classes, et c’est la mienne, la classe des riches, qui la mène et la gagne » [traduction libre de l’anglais]. Il y a d’abord eu au printemps la victoire électorale du Parti libéral du Canada, qui a porté au pouvoir un premier ministre sur lequel pourra compter « la classe des riches » à laquelle référait M. Buffet puisqu’il est issu du secteur de la haute finance. La sensibilité manifeste de M. Carney à l’endroit des détenteurs de capitaux s’est d’ailleurs rapidement exprimée à travers le retrait de la réforme du régime d’imposition des gains en capital, qui aurait généré des revenus fédéraux supplémentaires d’environ 4 milliards de dollars par année. Les quelque 40 000 Canadiens et Canadiennes représentant 0,13% de la population qui auraient été affecté·e·s par cette mesure peuvent soupirer de soulagement : un banquier à Ottawa veille sur leurs intérêts.
Avec un financier formé à la redoutable banque Goldman Sachs à la tête du pays, les inégalités de patrimoine ne sont pas près de se résorber. Rappelons que le patrimoine représente la somme des actifs financiers (comme les actions à la bourse) et non financiers (comme les propriétés immobilières) que possède un ménage ou un individu. Tandis que les 20% les plus nantis accaparent 65% de la richesse accumulée au Canada, les 40% les plus pauvres n’en détiennent que 3,3%. Et le Québec, qui est doté d’un régime fiscal complaisant envers les plus fortunés, ne fait pas exception. L’IRIS estimait qu’en 2025, les 10 % des Québécoises et Québécoises les plus nanti·e·s détenaient entre 57% et 65% des actifs au Québec. De telles inégalités sont encore plus extrêmes à l’échelle mondiale, où 0,001% de la population, soit 60 000 individus, possède trois fois plus de richesse que la moitié de l’humanité réunie.
Ici comme ailleurs, les propositions politiques de taxation accrue du patrimoine des plus nantis restent lettre morte. En France, la taxe Zucman, mise de l’avant par un économiste français de gauche du même nom, a été rejetée cet automne par l’Assemblée nationale et le Sénat. Cette mesure prévoyait un impôt de 2% sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros et aurait fourni au trésor public français pas moins de 20 milliards d’euros supplémentaires par année. Malgré ce revers, Gabriel Zucman s’est montré confiant : « Aujourd’hui marque le commencement d’une grande bataille citoyenne pour la justice fiscale. Nos représentants ne pourront pas maintenir éternellement les privilèges fiscaux des milliardaires ».
L’IRIS proposait au printemps dernier une version locale de cet impôt qui permettrait à Québec de récolter 6 milliards de dollars par année. Avec entre autres la crise du logement, la hausse du coût de la vie, le sous-financement des services publics et les besoins en infrastructures de mobilité collective, la nécessité de faire contribuer davantage les plus nantis n’est plus à démontrer. Un sondage Léger révélait d’ailleurs qu’en 2025, trois Québécois·es sur quatre « estiment qu’il faut davantage imposer les plus fortunés pour renflouer les coffres de l’État ».
Malgré l’appui populaire à l’imposition accrue du patrimoine et des revenus des mieux nantis, le gouvernement de la CAQ préfère tourner son attention législative vers les syndicats, les immigrant·e·s ou les signes religieux. Ce gouvernement diffère au fond très peu de ses homologues du palier fédéral, puisque tout comme le gouvernement Carney, la CAQ compte sur des ministres d’abord sensibles au milieu des affaires et à ses membres fortunés. Près de la moitié du conseil des ministres de la CAQ est en effet composé d’individus issus du milieu des affaires et du secteur privé.
Le patrimoine des riches sous le feu des projecteurs
L’arrogance des plus fortunés de la société se mesure à leur niveau de fanfaronnade, qui atteint ces temps-ci des sommets. Le Québec a ainsi pu jalouser les « Vie$ de rêve » de six femmes richissimes ayant fait l’objet d’une téléréalité diffusée au tournant de l’année 2025. Puis ce fut au tour du magnat de l’immobilier Luc Poirier de crever l’écran dans le cadre de la série « Luc le Milliardaire? ».
Loin de s’en cacher, ces privilégié·e·s étalent leur richesse au grand jour et deviennent objet de fascination. La mise en scène de leur train de vie ostentatoire a toutefois le mérite de démontrer avec éloquence que cette overclass a manifestement les moyens de contribuer davantage au trésor public. Dans le cas de Luc Poirier, les dollars qu’ils possèdent en trop continuent par exemple d’être dilapidés au profit d’une collection polluante de Ferrari plutôt que de contribuer à l’embauche de personnel scolaire ou à l’amélioration de l’offre de transport en commun.
En somme, pour sa capacité à croître indûment, à résister à toute taxation supplémentaire et à générer davantage la fascination que le dégoût, le patrimoine des ultrariches remporte le titre de l’autre personnalité de l’année 2025. Pour l’année à venir, souhaitons que les multiples crises (logement, écologie, services publics, coûts de la vie, etc.) parviennent à justifier la fin des privilèges fiscaux des mieux nantis.