Pénurie de main-d’œuvre : des nuances s’imposent (encore)

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La semaine dernière, j’ai consacré un billet de blogue à la pénurie de la main-d’œuvre. Le phénomène a été signalé dans les derniers temps par plusieurs intervenants et nombre d’employeurs qui souhaiteraient voir le gouvernement intervenir pour remédier à la situation. Je montrais que si on observe bel et bien une hausse du nombre de postes vacants depuis que Statistique compile des données sur la question, soit depuis 2015, la situation varie beaucoup d’une industrie à l’autre, d’un trimestre à l’autre et d’une région à l’autre. Certains lecteurs et lectrices ne semblent pas avoir été convaincus par la démonstration. Dans ce billet, je présenterai donc quelques données supplémentaires afin de compléter le portrait de la situation québécoise, car des nuances s’imposent afin de concevoir les solutions adéquates pour faire face à la situation.

Données par profession

Un des facteurs à considérer pour évaluer la situation du marché du travail est la durée de la vacance d’un poste. L’Enquête sur les postes vacants et les salaires de Statistique Canada montre bien que cette durée a augmenté dans les entreprises. Par exemple, alors que 7,8% des postes vacants l’étaient depuis 90 jours et plus au 3e trimestre de 2015, cette proportion atteignait 11,7% trois ans plus tard. Par contre, sur toute la période observée, environ 20% des postes vacants s’expliquent par le fait que l’entreprise est en recrutement constant. Ce constat nous laisse croire que le déséquilibre entre l’offre et la demande de travail n’est pas le seul facteur en cause dans la vacance des postes, et que certaines entreprises rencontrent peut-être un problème de rétention du personnel.

Source : Statistique Canada, tableau 14-10-0328-01.

Un autre facteur à prendre en compte est le niveau de qualification exigé pour un poste. Plusieurs insistent d’ailleurs pour dire que l’éducation est la clé pour surmonter la pénurie de main-d’oeuvre. Pourtant, au troisième trimestre de 2018, plus de la moitié des postes vacants au Québec ne requérait aucune scolarité minimale (34,6%) ou exigeait un diplôme équivalent ou inférieur à un DES (23,2%). Plus du quart (27,3%) des postes vacants requérait un certificat ou un diplôme non universitaire, tandis que seuls 13% des postes vacants requéraient un baccalauréat ou un diplôme supérieur. C'est donc davantage la formation collégiale et professionnelle qui ferait défaut. Cela dit, on peut dire en somme qu'une majorité des postes vacants pourraient être pourvus par des personnes peu qualifiées ou moyennement qualifiées.

Source : Statistique Canada, tableau 14-10-0328-01.

Ces données coïncident avec le fait que plus de la moitié (52,8%) des postes vacants exigeaient moins d’un an d’expérience, et près de quatre postes sur cinq (79,6%) exigeaient moins de 3 ans d’expérience.

Source : Statistique Canada, tableau 14-10-0328-01.

Données par industrie

Améliorer l’adéquation entre la qualification de la main-d’œuvre québécoise et les postes disponibles dans les entreprises est une solution qui conviendrait ainsi seulement à une partie de celles qui éprouvent des difficultés à recruter du personnel. Dans bien des cas, d’autres mesures devront être envisagées pour surmonter ce problème. J’avançais dans le précédent billet l’idée que les problèmes de recrutement découlent en fait souvent des conditions de travail offertes. Cette affirmation mérite elle aussi d’être nuancée. Examinons le cas de certaines industries qui présentent des taux de postes vacants de 4% et plus.

Dans le cas de l’industrie de la fabrication, où le salaire se situe légèrement au-dessus de la moyenne de toutes les industries (20,30$/l’heure en moyenne), on peut penser que le fait que la formation professionnelle et les emplois auxquels elle donne accès soient peu valorisés contribuent en partie à rendre le recrutement de personnel difficile. Cette industrie comptait 12,4% de tous les emplois salariés au 3e trimestre de 2018. Pour ce qui est des industries de l’extraction minière, de l’exploitation en carrière et de l’extraction de pétrole et de gaz, la faiblesse du salaire n’est peut-être pas en cause (33,75$/l’heure en moyenne), mais les conditions de travail le sont certainement (éloignement, pénibilité, manque de valorisation des professions du secteur, etc.). Notons cependant que ces industries ne représentent que 0,6% de tous les emplois salariés. Dans le cas de l’industrie des services d’hébergement et de restauration, il est évident que le salaire est en cause (12,70$/l’heure en moyenne), tout comme les conditions de travail (pénibilité, manque de reconnaissance, horaires atypiques, etc.). Cette industrie représentait 7,7% de tous les emplois salariés.

 

Taux de postes vacants

Proportion des employés salariés

Moyenne du salaire horaire offert

Total, toutes les industries

3,2%

100%

19,70  $

Agriculture, foresterie, pêche et chasse [11]

3,0%

1,7%

16,40  $

Extraction minière, exploitation en carrière, et extraction de pétrole et de gaz [21]

4,2%

0,6%

33,75  $

Services publics [22]

0,7%

0,8%

32,00  $

Construction [23]

3,0%

5,9%

22,90  $

Fabrication [31-33]

4,0%

12,4%

20,30  $

Commerce de gros [41]

3,0%

5,0%

20,75  $

Commerce de détail [44-45]

2,9%

12,6%

14,50  $

Transport et entreposage [48-49]

3,3%

4,6%

19,90  $

Industrie de l'information et industrie culturelle [51]

4,5%

2,0%

26,45  $

Finance et assurances [52]

3,1%

4,2%

24,85  $

Services immobiliers et services de location et de location à bail [53]

2,9%

1,6%

18,55  $

Services professionnels, scientifiques et techniques [54]

3,9%

5,9%

28,70  $

Gestion de sociétés et d'entreprises [55]

2,7%

0,7%

31,35  $

Services administratifs, services de soutien, services de gestion des déchets et services d'assainissement [56]

4,5%

4,8%

16,60  $

Services d'enseignement [61]

1,1%

7,7%

24,25  $

Soins de santé et assistance sociale [62]

2,8%

13,1%

20,40  $

Arts, spectacles et loisirs [71]

2,9%

2,0%

15,50  $

Services d'hébergement et de restauration [72]

4,7%

7,7%

12,70  $

Autres services (sauf administrations publiques) [81]

4,3%

3,5%

17,55  $

Administrations publiques [91]

1,3%

3,2%

28,30  $

Source : Statistique Canada, tableau 14-10-0326-01

Il est à noter que pour ces industries, comme pour d’autres, on observe des variations importantes du taux de postes vacants d’un trimestre à l’autre qui s’expliquent par le caractère saisonnier ou cyclique des activités qui s’y déroulent. Or, une telle caractéristique vient certainement compliquer la rétention de la main-d’oeuvre.

Source : Statistique Canada, tableau 14-10-0326-01

En somme, on voit bien que la pénurie de main-d’œuvre est un phénomène complexe qui renvoie à des réalités fort variées. Il s’avère ainsi primordial de prendre en compte ces différences au moment d’élaborer des solutions à ce problème qui, rappelons-le, est aussi appelé à évoluer en fonction des cycles économiques.

Commentaire sur l'article

Yves Legault

Je constate que seul 20.3% des travailleurs bénéficieraient d'un salaire horaire minimum à 15$.
Pourquoi donc le patronat fait tant la gorge chaude à ce sujet?

Pa contre, si le salaire horaire minimum montait à 20$, c'est plutôt 58.5% des travailleurs qui en bénéficieraient!

En attendant, pourquoi donc la sueur est taxée?
Un salaire n'est-il pas une forme de troc et, en conséquence, ne devrait-il pas être à l'abri de toute forme de taxe.

Depuis le temps que les compagnies nous disent être la source de la richesse...
Faisons-leur alors payer les taxes, comme c'était le cas avant 1970.