Marx avait raison

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L’économiste Patrick Artus accordait la semaine dernière une interview sur France 5 à propos du dernier livre qu’il a publié avec Marie-Paule Virard, « Et si les salariés se révoltaient ? ». Le propos n’a rien d’étonnant pour celles et ceux qui suivent l’évolution du capitalisme mondial depuis une dizaine d’années. Ce qui en revanche est fort surprenant, c’est que cet économiste du monde de la finance – il travaille pour la banque Natixis – insiste pour donner raison à Karl Marx.

La note de recherche publiée à l’origine par la banque Nataxis en février a un titre tellement improbable, que j’ai pris soin de m’assurer que ce n’était pas un canular : « La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx ». Mais le curieux économiste Artus semble bel et bien sérieux et c’est un livre entier qu’il publie maintenant chez Fayard sur cette éventuelle « révolte des salariés ».

Il semble donc qu’il faille ajouter son nom à la liste des ressortissants libéraux qui admettent que le capitalisme contemporain comporte des lacunes structurelles qui nous mènent à la catastrophe. En gros, Artus constate qu’une part complètement disproportionnée de la richesse est destinée au capital (actionnaires), alors que la rémunération du travail (salarié·e·s) est constamment sous pression et qu’elle s’approche du seuil minimum permettant la « subsistance » des salariés. Les actionnaires sont devenus trop gourmands, dit-il, le capital exigeant une rémunération insoutenable de 10% à 15%, « quoiqu’il arrive ».

La bonne vieille baisse tendancielle

Le livre d’Artus a suscité de nombreuses réactions, dont celle du journal L’Humanité, qui n’a pas manqué de lui consacrer un article et d’en profiter pour faire un peu de pédagogie sur le concept marxiste de « baisse tendancielle du taux de profit ». Selon ce concept – qui ne fait pas l’unanimité cela dit même chez les marxistes – le capitalisme génèrerait, malgré de fréquents soubresauts, de moins en moins de profits. Afin de survivre, les entreprises chercheraient à exploiter toujours plus durement les travailleuses et les travailleurs, précipitant une contradiction qui mènerait tôt ou tard à une crise du capitalisme.

Artus aborde la question du partage des risques pour mieux souligner le non-sens actuel du partage de la richesse produite. Les politiques de flexibilisation des entreprises, qui consistent à réduire les protections des employé·e·s, font porter les risques par les salarié·e·s. Or, soutient-il, plutôt que de récompenser ceux qui prennent les risques en question, ce sont plutôt les actionnaires qui sont récompensés. 

L’animateur a donc cette formule pour expliquer le renversement de la situation : avant, les salaires étaient garantis et s’il restait de l’argent, on le versait aux actionnaires. Désormais, c’est l’inverse, c’est le dividende qui est garanti. Ce faisant, le capitalisme contemporain alloue une rémunération très élevée et non risquée aux détenteurs des capitaux. Artus est libéral et croit à l’économie de marché; l’une des solutions serait par conséquent selon lui de mieux récompenser les risques que prennent les salariés. 

Artus aborde également la question de la précarisation de l’emploi. Depuis la Révolution industrielle, les emplois qui disparaissaient étaient ultimement remplacés par des emplois de meilleure qualité, ou du moins mieux rémunérés. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le progrès technique dégrade la qualité des emplois, nous dit Artus, qui illustre ce phénomène par l’exemple d’un cadre licencié de GM qui deviendrait barista chez Starbucks.

Que faire ?

Les défaillances de ce système capitaliste qui nous sert de modèle économique sont donc de plus en plus flagrantes, et de plus en plus de personnes qui appartiennent à la classe des affaires s’en inquiètent. De Warren Buffet à Alexandre Taillefer, en passant par Sophie Brochu et les remises en cause des dogmes austéritaires par le FMI, les élites craignent d’être en train de scier la branche sur laquelle elles sont assises.

Mais la réponse à ce problème est loin de faire l’unanimité. Pour Artus, la révolte a commencé et il en veut pour preuve l’élection de Donald Trump, le Brexit et la montée des « partis populistes » un peu partout dans le monde. Il plaide pour un accroissement de la participation des salariés dans la propriété des entreprises et – étrangement pour un libéral - défend les entreprises européennes contre leur acquisition par des fonds d’investissement américains. Pour d’autres défenseurs acharnés de l’économie libérale, comme Philippe CouillardJustin Trudeau ou Nicolas Sarkozy, c’est la démocratie qui constitue un problème croissant face à la bonne conduite des marchés. Comme quoi la distance qui sépare les libéraux des conservateurs et autres réactionnaires qui cherchent des boucs émissaires du côté des Chinois, des Mexicains ou des musulmans, est bien moins grande que ce que laisse croire les discours vertueux qui dénoncent les « populistes ».