Les employés du secteur public québécois, des privilégiés?

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L’analyse de l’écart salarial entre le secteur privé et les employés de l’État au Québec publié le 3 mars par l’Institut Fraser et relayée par La Presse reprend, comme à chaque édition précédente, les trois mêmes raccourcis méthodologiques et logiques. Et – coïncidence? – la publication de cette analyse tombe toujours autour des rondes de négociation des employés du gouvernement du Québec.

D’abord, l’analyse fait fi de la principale source de données disponible pour comparer les emplois des différents secteurs au Québec, soit l’Enquête sur la rémunération globale de l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ), publiée chaque année depuis les années 1980. Basée sur l’analyse d’emplois comparables, l’enquête sur la rémunération globale met en évidence que les employés du gouvernement du Québec gagnent 13,2 % de moins que leurs collègues des autres secteurs. L’ISQ réalise aussi une évaluation complète des autres avantages sociaux et, une fois ceux-ci pris en compte, un retard de rémunération globale de 6,2 % demeure.

Les analyses de l’ISQ démontrent à ce propos que, bien que certains avantages sociaux du secteur public québécois comme les régimes de retraite puissent bonifier la rémunération des employés, leur meilleure gestion et la mise en commun font en sorte qu’ils coûtent moins cher que ceux du secteur privé. Autrement dit, leur efficacité est plus grande, caractéristique que le Fraser se garde bien de souligner. 

Ensuite, l’analyse du Fraser profite d’une confusion entourant le terme « secteur public » qui peut laisser croire que leurs analyses s’appliquent aux 550 000 travailleuses et travailleurs des services publics québécois (éducation, santé et services sociaux, collégial et ministères). Les conclusions de leur étude portent en fait sur le personnel de l’ensemble des paliers de gouvernement (fédéral, municipal, universitaire, sociétés d’État et provincial). Or, comme le démontrent année après année l’ISQ, lorsqu’on isole les employés du gouvernement provincial, on constate qu’ils arrivent bons derniers derrière le privé et les autres niveaux de gouvernement avec respectivement des retards de 10,2 % et de 20,2 %. Les données mêmes du Fraser confirment ce retard des employés des services publics québécois, puisqu’elles montrent que l’avantage salarial des employés des secteurs de l’éducation et de la santé est parmi les plus bas, dépassant seulement celui du secteur du commerce de détail.

Finalement, le Fraser néglige un aspect qu’il aurait pu faire émerger avec une simple analyse différenciée selon les sexes. Comme a pu le démontrer un grand nombre d’études semblables, il existe un retard de rémunération dans le secteur public associé à la ségrégation professionnelle. S’il est vrai que l’écart salarial entre les hommes et les femmes est plus petit dans le secteur public, les salaires des domaines traditionnellement féminins demeurent plus faibles que ceux où l’on compte une majorité d’hommes. Or, comme il y a une surreprésentation des femmes dans le secteur public, les emplois qu’on y trouve ont tendance à être moins bien rémunérés que dans le secteur privé ou dans les sociétés d’État. Cependant, il est vrai que le secteur public offre parmi les meilleurs emplois féminins, mais ce jeu de comparaison est possible seulement en raison de retards historiques dans l’ensemble du marché du travail. Vouloir « corriger » cette situation serait donc synonyme de recul.

En choisissant des chiffres qui confortent ses préjugés, l’Institut Fraser réussit à faire passer les employés de l’État québécois pour des privilégiés. La réalité est pourtant tout autre. À titre d’employeur, le gouvernement fait face, comme le secteur privé, au problème de rareté de la main-d’œuvre. Il serait dommage qu’il fasse la même erreur que le Fraser et oublie que l’amélioration des conditions de travail est un puissant outil d’attraction et de rétention de la main-d’œuvre.

Ce billet est d'abord paru sous forme de lettre dans l'édition du 6 mars de La Presse+.

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