Le supplice de Sisyphe garanti

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Le 31 juillet, Lisa MacLeod, la ministre ontarienne des Services à l’enfance et des Services sociaux et communautaires, annonçait l’arrêt prématuré du projet pilote ontarien sur le revenu minimum garanti (RMG). Jugeant ce dernier trop coûteux, le gouvernement ontarien récemment élu promet, dans les 100 prochains jours, un meilleur plan qui viendrait en aide aux plus démunis. Par la même occasion, la ministre annonçait une hausse de 1,5% des prestations du programme Ontario au travail et du programme ontarien de soutien aux personnes handicapées … au lieu de la hausse de 3% prévue par le gouvernement libéral dans son dernier budget.  

Il est tout de même ironique que le candidat Doug Ford, dont le slogan de campagne était « For the people » (« Pour le peuple ») et qui promettait de maintenir l’expérimentation sur le RMG durant les trois années prévues, semble disposé à faire des choix en défaveur des plus démunis de ses électeurs.

De nombreux témoignages de bénéficiaires des transferts de l’expérimentation déplorent son annulation précoce. Surtout lorsque ces derniers ont commencé à concevoir des plans à long terme, tel un retour aux études, sans les pressions induites par une situation d’extrême pauvreté. Notons d’ailleurs que des 4000 participant-e-s à l’expérimentation, ceux et celles ayant planifié des investissements basés sur un programme qui devait durer trois ans se retrouvent à présent dans une situation délicate. Hugh Segal, concepteur du projet pilote et ancien sénateur conservateur ontarien, semble donc viser juste lorsqu’il dit que « Doug Ford parle “ pour le peuple “, mais pas pour les personnes à faible revenu » (traduction libre).

Si l’on se penche sur l’historique des expérimentations canadiennes de RMG, il est surprenant de voir comme l’histoire se répète. En effet, une quarantaine d’années plus tôt, le Mincome, l’expérimentation de RMG du Manitoba, a connu une destinée similaire à celle du projet ontarien. En 1970, alors que le NPD se faisait élire à la tête de la province pour la première fois, les enjeux de lutte contre la pauvreté étaient alors une préoccupation politique centrale du gouvernement manitobain. À cet égard, le concept de RMG inspira donc l’expérience du Mincome en 1974. Mais en 1977, le parti progressiste-conservateur remporte les élections provinciales et adopte une politique de rigueur budgétaire qui a tôt fait d’abolir le Mincome. Les chercheurs et analystes responsables de traiter les données des bénéficiaires des prestations perdrait alors leur financement et toutes les informations issues de l’expérimentation furent délaissées lors de son annulation officielle en 1979. Les données, analysées une dizaine d’années plus tard par des universitaires, révélèrent pourtant des résultats encourageants. Parmi ceux-ci le temps de travail des bénéficiaires des prestations ne diminua pas drastiquement comme il est coutume de l’entendre dire par les détracteurs du RMG. Les individus au revenu garanti ont par ailleurs eu moins recours aux services de santé et services sociaux et ils étaient plus susceptibles de rester aux études ou de les reprendre.

Ces enjeux – la santé et l’éducation – étaient au cœur des raisons ayant motivé le projet pilote ontarien, dont l’objectif officiel était notamment de mesurer avec précision les retombées des prestations de RMG sur la santé et l’éducation des bénéficiaires des transferts. On imagine la frustration des soutiens de cette politique et des organismes de lutte contre la pauvreté qui, plein d’espoir de voir enfin des analyses claires des effets du RMG, avaient les yeux tournés vers l’Ontario. Il est intéressant de retrouver une dynamique presque identique autour des expérimentations de RMG, qui rappelle le supplice de Sisyphe, cet homme qu’on força à recommencer éternellement le même travail.

Quelles sont les réelles raisons de cette annulation? Est-ce réellement un problème de budget? Le coût pour les trois années du projet pilote était estimé à 150 millions $, une somme dérisoire dans le budget de 141 milliards $ de l’Ontario et encore plus au vu des économies potentielles associées à cette politique. Et si vraiment cette politique n’était qu’une utopie, ses détracteurs n’auraient-ils pas eu avantage à la laisser se dérouler dans les meilleures conditions afin d’obtenir les données les plus fiables documentant son échec ?

À moins que le nouveau gouvernement ontarien ne puisse supporter que l’initiative de ses adversaires fonctionne et révolutionne la manière dont on vient en aide aux moins nantis?

Mme McLeod et M. Ford promettent néanmoins un meilleur plan pour venir en aide aux plus démunis dans les 100 prochains jours. Mais l’abandon précoce de l’expérience étant déjà une promesse brisée, on peut se demander ce que valent les autres.

 

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