Le scepticisme compulsif n’équivaut pas à de l’esprit critique

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Dans une lettre ouverte publiée le 3 septembre 2020, le professeur titulaire et directeur du département de français de l’Université d’Ottawa, Maxime Prévost, soulevait plusieurs interrogations quant aux mesures de restriction sanitaire appliquées un peu partout au pays. Sous couvert de questionnement raisonnable, les sous-entendus du directeur sont toutefois problématiques autant d’un point de vue logique que factuel.

La primauté de la multidisciplinarité

Tout d’abord, il importe de rappeler que, comme le mentionnait récemment le scientifique en chef du Québec, la prolifération de la pensée conspirationniste est l’apanage des grandes pandémies mondiales. À l’heure où les manifestations anti-masques se multiplient au Québec (et ailleurs dans le monde) et que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) s’est vue amputée de toute contribution gouvernementale états-unienne il y a tout juste trois mois, il est inexact de prétendre que « le champ discursif actuel verrouill[e] efficacement toute velléité de contestation », comme l’affirme M. Prévost.

Contrairement à ce qu’il semble affirmer, personne, à ma connaissance, ne désire donner préséance aux médecins sur une quelconque autre discipline. Il faut toutefois savoir accepter les limites de sa propre expertise : c’est dans la complémentarité entre les professions que le savoir progresse. C’est d’ailleurs pour cette raison la Direction générale de la santé publique du Québec (DSP), l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) embauchent et font régulièrement appel à des gens provenant, entre autres, de tous les champs de compétence mentionnés par l’auteur. Reconnaître l’importance de la multidisciplinarité et les limites de ses propres connaissances vaut autant pour les médecins que pour les professeurs de littérature.

Des questions… qui ont déjà des réponses

Les questions avancées par M. Prévost apparaissent certainement légitimes. Toutefois, certaines ont déjà trouvé réponse, mais l’auteur les détourne afin de soutenir sa thèse. D’autres ne trouvent pas encore de réponse claire et, dans l’incertitude, c’est le principe de précaution qui devrait prévaloir.

Interroger incessamment les mêmes constats ne relève alors aucunement du doute méthodique ou de la pensée critique, mais bien du scepticisme compulsif. Il s’agit, par ailleurs, d’une stratégie qu’utilisent la plupart des conspirationnistes ou autres figures d’extrême-droite afin d’élargir leur bassin de recrutement.

La première question émise par M. Prévost («pourrait-on analyser de manière claire les chiffres de la surmortalité pour les six premiers mois de 2020, relativement à ceux des cinq années précédentes?») en est un bon exemple. Au Québec, l’Institut de la Statistique du Québec (ISQ) met régulièrement à jour les données hebdomadaires de mortalité sur son site web, alors que les données de Statistique Canada regroupent tous les décès contenus dans la Base canadienne de données de l’état civil. Comme le mentionne l’organisme fédéral, le « bilan réel [des décès] d’une pandémie peut cependant différer des chiffres déclarés, pour différentes raisons ». L’attribution exacte de la cause du décès de chaque individu n’est pas toujours possible.

En revanche, les chiffres hebdomadaires de l’ISQ montrent clairement que les décès totaux au Québec ont bondi d’environ 40 % au plus fort de la crise comparativement aux mêmes périodes lors des neuf années précédentes. Même si l’attribution des causes de décès est imparfaite, nul besoin d’être démographe pour constater l’effet du virus sur le système de santé québécois (et les morgues). Si la catastrophe appréhendée ne s’est pas totalement matérialisée, c’est entre autres parce que les mesures sanitaires en place ont contribué dès le mois de juin à la baisse des décès totaux au Québec.

« Faire ses recherches » pour réduire la crainte face au virus

Depuis plusieurs mois, des personnalités plus ou moins connues somment tout un chacun de « faire ses recherches ». Le professeur Prévost ne semble pas avoir fait les siennes, car ce qu’il désigne comme un virus « peu létal » est en voie de devenir la troisième cause de mortalité aux États-Unis en 2020, tout juste derrière le cancer et les maladies cardio-vasculaires.

M. Prévost n’est sans doute pas un conspirationniste en soulevant des doutes comme il le fait, mais il reproduit néanmoins le procédé rhétorique par lequel ces mouvances captent l’attention du public. Devant une situation inusitée et angoissante, beaucoup d’individus cherchent à faire sens de la situation alors que d’autres ont besoin d’être rassurés. En contestant à répétition la gravité de la pandémie et en offrant des explications toutes faites, les théories du complot répondent à ces besoins. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle arrive un groupe de chercheurs de l’Université de Sherbrooke qui affirme que la plupart des « complotistes » sont, en réalité, plus craintifs face au virus que la moyenne des gens. Ce même mécanisme de défense psychologique est aussi facilement observable pour d’autres phénomènes menaçant nos civilisations dans leur ensemble : changements climatiques, perte de biodiversité, inégalités économiques, etc.

En revanche, le « dialogue » souhaité par M. Prévost pourrait être une opportunité de creuser les causes de l’insécurité présente chez de nombreux Québécois et Québécoises. Pourquoi les gens ont-ils si peu confiance envers nos institutions et se sentent-ils si menacés par les autorités publiques alors que les restrictions sanitaires pourraient être bien plus sévères qu’elles ne le sont en ce moment ? On ne pourra guère faire l’économie d’une telle réflexion et d’un tel dialogue, car les risques liés à une « deuxième vague » au Québec dépendent largement de l’observation stricte par tous et toutes des directives sanitaires en vigueur, et ce même si ces directives ne sont ni parfaites ni évidentes à respecter en tout temps.

Ce billet est d'abord paru sous forme de lettre dans l'édition du 8 septembre 2020 de Ricochet.

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