Le retard de productivité du Québec : une fiction

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Le Québec aurait un problème de productivité. C’est ce qu’on nous raconte sans cesse, reprochant aux travailleurs et aux travailleuses de ne pas mettre l’effort nécessaire pour combler l’écart qui nous sépare de nos si dynamiques voisins ontariens. Devant cet énoncé mille fois répété comme vérité, nous avons décidé de nous pencher sur la question, de voir de quoi il en retourne réellement. La note publiée aujourd’hui permet de voir que la situation au Québec est beaucoup plus positive qu’on essaie de nous le faire croire.

D’abord, il est important de rappeler ce qu’est la productivité. Pour la calculer, on utilise généralement la valeur de ce qui est produit (par exemple, le PIB) que l’on divise par une unité de travail (par exemple, les heures travaillées). Ce ratio dépend de plus que la simple volonté des personnes qui effectuent le travail. Les investissements technologiques ou les modifications dans l’organisation du travail peuvent avoir un effet encore plus important.

Nous avons commencé par regarder quelles étaient les structures industrielles du Québec et de l’Ontario. Sans grande surprise, on ne travaille pas dans les mêmes secteurs d’un côté ou de l’autre de la rivière des Outaouais. Alors qu’à l’ouest, le secteur financier est fort, l’est se distingue par l’exploitation des ressources naturelles et des industries productrices de biens. La productivité horaire de ces activités varie énormément. Pour les finances, on estime que chaque heure travaillée rapporte 127,00$ au Québec. Dans le cas des ressources naturelles, on parle plutôt de 38,15$. Ainsi, la productivité varie non seulement entre les provinces, mais également à l’intérieur d’elles-mêmes.

Déjà là, on voit que la comparaison des taux de productivité se complique un peu. Si l’Ontario a de meilleurs taux que le Québec, est-ce parce qu’elle est plus performante ou est-ce plutôt que son tissu industriel, qui s’explique par un long processus historique et social, la favorise, dopant ses taux grâce aux secteurs financier et immobilier? Pour pouvoir mieux comparer, nous avons appliqué la productivité horaire du Québec à la structure industrielle de l’Ontario. Si les heures travaillées au Québec l’avaient été dans la même proportion qu’en Ontario dans les différents secteurs industriels, quel en serait le résultat? On pourrait alors voir que la productivité du Québec a rattrapé celle de l’Ontario en 2012, et même que sa croissance dépasse celle de la moyenne canadienne. Bref, s’il existe un problème de productivité, il ne repose pas sur les épaules des travailleurs et des travailleuses.

Nous nous sommes alors penché sur un autre argument souvent entendu lorsqu’on parle de productivité : pour stimuler l’investissement, il faut baisser l’impôt des entreprises. Pour évaluer cette affirmation, nous avons pris les taux effectifs d’imposition des entreprises (disponibles jusqu’en 2006) et les avons comparés aux investissements non résidentiels privés. Le résultat ne permet de voir aucun lien entre les deux courbes. En fait, à partir du début des années 2000, on semble même voir que la diminution de l’imposition effective s’accompagne d’une diminution de l’investissement privé…

Bien entendu, il y a toujours place à amélioration. Mais plutôt que de lancer des invitations simplistes à travailler plus fort, il serait plus intelligent de souligner les efforts qui ont déjà été faits, cibler les secteurs qui voient leur productivité stagner ou se réduire et essayer de comprendre les dynamiques qui expliquent cette réalité. Par exemple, si le domaine de la construction connaît une baisse récente de productivité, est-ce possible que ce soit d’abord une question de corruption et de collusion? Et dans une société qui a un secteur public fort, est-ce que la manière dont on y calcule la productivité permet de vraiment mettre en valeur l’apport social et économique de nos services publics? Voilà des questions qu’on aimerait entendre plus souvent.

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