Le Québec est-il si pauvre qu’on le dit?

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S’il me semble exagéré de prétendre qu’on peut faire dire ce qu’on veut à des données, il n’en demeure pas moins que la manière dont on les présente peut nous amener à formuler différentes conclusions à propos de la réalité sociale que l’on cherche à illustrer.

En voici un exemple récent. Dans sa plus récente chronique, Francis Vailles compare le revenu médian au Québec avec le reste du Canada et classe les villes canadiennes en fonction du revenu médian dans chacune d’entre elles. Le chroniqueur montre que « le revenu total médian des particuliers au Québec a progressé de 4,1 % en 2019, au premier rang canadien, et loin devant la moyenne (2,8 %). Ce revenu total médian, qui sépare en deux la distribution des revenus, a été de 45 080 $ en 2019 au Québec. »

M. Vailles souligne par contre que les villes québécoises ne se classent pas avantageusement comparativement à d’autres villes canadiennes. « Ainsi, le Québec compte seulement 2 des 25 premières villes canadiennes pour le revenu total médian […]. Pas fort. En comparaison, l’Alberta compte 10 des 25 premières villes et l’Ontario, 7. »

Le chroniqueur de La Presse en conclut que « [c]e portrait nous donne une idée du travail à faire au Québec. Certaines régions sont, de toute évidence, plus pauvres et il faut trouver des façons d’améliorer cette situation. » 

Pour ma part, je ne serais pas arrivée à la même conclusion en analysant ces données. En effet, il me semble pour le moins audacieux de conclure que les Québécois·es sont plus pauvres relativement à leurs concitoyen·ne·s des autres provinces sans connaître le coût de la vie dans chacune d’entre elles. En d’autres mots, s’il est intéressant de suivre l’évolution des revenus d’un point de vue géographique, encore faut-il pouvoir les comparer avec les dépenses que ces revenus servent à couvrir. C’est pour cette raison par exemple que dans son calcul annuel du revenu viable, l’IRIS définit un indice qui diffère d’une ville à l’autre – et aussi d’un type de ménage à l’autre.

Mais comment mesurer le coût de la vie? On pense spontanément à l’indice des prix à la consommation (IPC), or comme l’a souligné ailleurs l’économiste Pierre Fortin, l’IPC ne correspond pas exactement au coût de la vie. En effet, cet indice ne nous renseigne pas sur les quantités de chaque type de produits et services qui sont consommés par différents types de ménage et ne nous permet donc pas de connaître le niveau moyen des dépenses dans une ville. L’économiste Mario Jodoin rappelait pour sa part que l’IPC ne tient pas compte de certains types de biens ou services consommés, dont les services publics qui sont payés par l’intermédiaire des taxes et impôts.

Pour contourner ces problèmes, Pierre Fortin a opté pour deux méthodes de calcul que je reproduis ici. Je ne pourrai cependant comparer que certaines grandes villes du Canada, et non toutes celles présentées par M. Vailles dans sa chronique. 

Le tableau ci-bas présente les indices comparatifs des prix des biens et des services de consommation pour 15 villes canadiennes, dont Montréal.

 

Indices comparatifs des prix des biens et des services de consommation entre les villes, 2019

 

Ensemble

Aliments

Logement

Transports

St. John's, Terre-Neuve-et-Labrador

96

108

87

100

Charlottetown et Summerside, Île-du-Prince-Édouard

95

103

85

91

Halifax, Nouvelle-Écosse

98

103

89

96

Saint John, Nouveau-Brunswick

92

102

74

95

Montréal, Québec

93

100

82

100

Ottawa-Gatineau, partie ontarienne, Ontario/Québec

101

101

99

100

Toronto, Ontario

107

100

114

107

Winnipeg, Manitoba

93

101

85

96

Regina, Saskatchewan

101

104

105

96

Calgary, Alberta

101

100

104

95

Edmonton, Alberta

100

97

107

93

Vancouver, Colombie-Britannique

104

102

105

102

Whitehorse, Yukon

102

112

103

95

Yellowknife, Territoires du Nord-Ouest

112

113

129

101

Iqaluit, Nunavut

..

168

..

..

Source : Statistique Canada, Tableau 18-10-0003-01, Indices comparatifs des prix des biens et des services de consommation entre les villes, données annuelles.

 

Ces données nous permettent par exemple de dire qu’en 2019, un panier de consommation de 1000$ à Toronto coûtait 869,16 $ à Montréal (93/107*1000). En fait, le coût moyen du panier de biens et services type est moins cher à Montréal que dans toutes les autres villes canadiennes pour lesquelles Statistique Canada produit un IPC, exception faite de Saint John au Nouveau-Brunswick, et de Winnipeg au Manitoba, où le prix est équivalent. Si on faisait le même calcul, mais en comparant les prix pour le logement uniquement, on constaterait des écarts encore plus grands en faveur de Montréal (et, à nouveau, de Saint John).

Une deuxième manière de comparer le coût de la vie entre les villes canadiennes est de comparer la mesure du panier de consommation (MPC), un indice qui représente le coût d’un panier de biens assurant un minimum vital. Le tableau ci-dessous présente la MPC pour différentes villes canadiennes en 2018 (dernière année disponible).

 

Seuils totaux de la Mesure du panier de consommation (MPC) pour la famille de référence selon la région de la Mesure du panier de consommation, base de 2018, 2018

St. John's, Terre-Neuve-et-Labrador

44 808  $

Charlottetown, Île-du-Prince-Édouard

43 205  $

Halifax, Nouvelle-Écosse

45 197  $

Cape Breton, Nouvelle-Écosse

41 533  $

Fredericton, Nouveau-Brunswick

43 906  $

Saint John, Nouveau-Brunswick

41 700  $

Moncton, Nouveau-Brunswick

42 026  $

Québec, Québec

39 601  $

Montréal, Québec

40 160  $

Ottawa-Gatineau, partie ontarienne, Ontario/Québec

47 233  $

Hamilton/Burlington, Ontario

43 517  $

Toronto, Ontario

48 142  $

Brandon, Manitoba

40 404  $

Winnipeg, Manitoba

44 030  $

Saskatoon, Saskatchewan

45 652  $

Regina, Saskatchewan

44 833  $

Edmonton, Alberta

47 869  $

Calgary, Alberta

48 349  $

Vancouver, Colombie-Britannique

48 677  $

Source : Statistique Canada. Tableau 11-10-0066-01, Seuils de la Mesure du panier de consommation (MPC) pour la famille de référence selon la région de la Mesure du panier de consommation, la composante et l'année de base.

 

Ces données nous permettent entre autres de dire qu’en 2018, le panier de biens essentiels[1] de 1000$ à Toronto coûtait 834,20 $ à Montréal (40 160 $/48 142 $*1000). Une fois de plus, les villes québécoises comparées, soit Montréal et Québec, sont moins chères que la plupart des autres villes. Seule Brandon au Manitoba a un panier de biens et services moins cher.

Cet exercice, aussi imparfait et incomplet qu’il puisse être, nous permet déjà d’entrevoir qu’en moyenne, le prix des biens et services que se procurent les ménages dans deux grandes villes québécoises est moins élevé que dans la plupart des autres grandes villes du pays. Ainsi, même si les revenus sont plus faibles dans ces villes du Québec, ça ne veut pas nécessairement dire que les gens y sont plus pauvres. Ce qui nous ramène à notre énoncé initial : la manière dont on présente des données peut nous amener à formuler différentes conclusions à propos de la réalité sociale que l’on cherche à illustrer – comme par exemple, ici, la pauvreté relative des Québécois·es à l’échelle canadienne.

 

[1] Calculé par Statistique Canada pour une famille de deux adultes et deux enfants.

 

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Commentaire sur l'article

Réal Haché

Serait-il intéressant, de pourvoir comparer le niveau d'endettement de ces villes avec celui des revenus, et celle du panier de consommation?