Le «cherry picking» de l’OCDE sur le salaire minimum

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La semaine dernière, une infographie produite par l’OCDE circulait sur les réseaux sociaux. On y retrouvait le nombre d’heures travaillées au salaire minimum par semaine nécessaires pour sortir de la pauvreté dans un certain nombre de pays. 

Sur l’infographie en question, il était indiqué qu’au Canada, il faut travailler 38 heures par semaine au salaire minimum pour sortir de la pauvreté. Le salaire minimum serait donc actuellement un salaire viable selon l’OCDE. Est-ce juste? Dans une certaine mesure, la proposition avancée par l’OCDE n'est pas fausse. Par contre, s’en tenir à l’infographie est trompeur et il est nécessaire de creuser ce qu’impliquent ces chiffres pour comprendre ce qu’ils disent réellement.

Soulignons ici que dans le cadre de ce texte, seule la situation québécoise sera analysée. Il serait intéressant, par contre, de le faire pour le reste du Canada ainsi que pour d’autres pays.

Salaire minimum et cueillette de cerises

Dans l’infographie dont nous parlons ici, l’OCDE utilise un seuil de pauvreté relatif (qu’on calcule en divisant le revenu médian par deux), compare différents revenus disponibles (et non le revenu net) et a pour catégorie de base une personne monoparentale travaillant au salaire minimum ayant à sa charge deux enfants.

En travaillant 38 heures par semaine au salaire minimum présent (10,55 $ par heure), après impôts, cotisation et transferts (crédits, prestations, etc.), une personne monoparentale arrive à quelque chose qui s’approche d’un revenu disponible viable au Québec. Le salaire brut annuel d’une personne travaillant au salaire minimum est de 20 846 $ si elle travaille 38 heures par semaine. Si elle a deux enfants (un qui va au CPE, l’autre à la petite école), on parle d’un revenu disponible d’environ 36 000 $ pour un an grâce aux transferts, crédits et prestations qui sont réservés aux personnes à faible revenu et ayant à leur charge des enfants.

Nous avons, à l’IRIS, calculé le salaire viable pour une personne monoparentale ayant un seul enfant, il y a quelques mois. Nous avons constaté que même après transferts et prestations, la personne monoparentale ayant à sa charge un enfant ne gagnait pas assez pour subvenir à ses besoins et envisager une sortie de la pauvreté. Cela dit, les prestations et les crédits qui viennent avec un deuxième enfant (environ 5000 $ de plus que pour une famille monoparentale à 1 enfant) permettent de payer la nourriture de ce dernier, son linge et donne même une marge de manœuvre pour étudier à temps partiel. Il y a encore un manque à gagner pour en arriver à un salaire réellement viable, mais il est considérablement moins grand que, par exemple, pour une mère monoparentale, une personne seule ou un couple avec deux enfants qui travaillent au salaire minimum.

Ceci étant dit, il y a un problème d’ordre méthodologique important dans le graphique de l’OCDE: c’est un cas classique de « cherry picking ». Il est vrai qu’au Québec, en 2015, une personne monoparentale ayant à sa charge deux enfants et gagnant le salaire minimum a un revenu disponible qui se rapproche de quelque chose de viable. Ceci ne veut pas dire pour autant que le salaire minimum est viable pour toutes les situations. Il serait donc trompeur de dire que 38 heures de travail rémunérées au salaire minimum sont suffisantes pour en arriver à un revenu viable puisque les personnes seules, les familles de deux adultes et deux enfants et même les personnes monoparentales ayant un enfant à leur charge ne gagnent pas un salaire viable.

Autrement dit, dans la vaste majorité des situations, le salaire minimum n’est pas viable au Québec. Et je serais étonné d’apprendre qu’il le soit pour la grande majorité des situations dans le reste du Canada.

Enraciner le salaire selon les besoins réels des gens

Cette infographie rappelle donc qu’il faut être prudent∙e lorsque nous nous confrontons à des chiffres. Cela dit, sur le plan humain, cela nous rappelle aussi que le minimum légal qu’un travailleur ou une travailleuse doit gagner ne doit pas être calculé selon des principes ou des catégories arbitraires, mais bien selon les besoins réels, matériels et culturels que ces hommes et femmes ont dans la vie de tous les jours. Pour ce faire, il faut prendre en considération la pluralité des situations des travailleurs et travailleuses ainsi que le coût de la vie dans différentes localités. Autrement dit, pour chiffrer un salaire viable, il faut enraciner ce chiffre dans l’expérience quotidienne des travailleurs et travailleuses, chose que l’OCDE ne fait que très partiellement et qui, ultimement, peut nous mettre sur des fausses conclusions si nous ne sommes pas prudent·e·s.

 

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