La PCU, un frein à l'emploi?

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S’il ne fallait s’en tenir qu’aux discours patronaux, la Prestation canadienne d’urgence (PCU) aurait un impact catastrophique sur l’emploi, causant une réelle pénurie de main-d’œuvre et freinant la relance. Ainsi, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI) a martelé tout au long de l’été que la PCU nuisait à l’emploi. Même son de cloche du côté du Bloc Québécois, du Conseil du patronat du Québec ou de Jean Boulet, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale du Québec.

Qu’en est-il réellement? Soyons clairs : malgré les hauts cris des idéologues patronaux, il est encore tôt pour proposer une réponse à cette question — et bien des données nécessaires pour y répondre ne sont pas encore disponibles. Toutefois, la publication des données de l’Enquête sur la population active (EPA) d’août permet de jeter un regard plus nuancé sur cette question et d’avancer des hypothèses sur l’impact de la PCU sur la relance.

En premier lieu, quel est le portrait actuel des bénéficiaires de la PCU? L’EPA propose quelques données concernant les bénéficiaires de cette dernière. En août, 16,1 % de la population canadienne âgée de 15 à 69 ans bénéficiait de la PCU, de la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE) ou des prestations régulières d’assurance-emploi, soit 2,3 points de pourcentage de moins qu’en juillet (18,4 %). Ceci représente environ 4,3 millions de personnes.

Si on isole les bénéficiaires de la PCU, l’EPA nous apprend que :

  • 51,5 % d’entre eux et elles travaillaient en même temps (selon les paramètres de la PCU, ils et elles peuvent travailler et demander la PCU si et seulement s’ils et elles ne sont pas rémunéré·e·s plus de 1000 $ par mois);

  • 47,5 % des bénéficiaires de la PCU qui n’occupaient pas d’emploi en cherchaient un. Cette proportion était d’ailleurs en augmentation de 6,9 points de pourcentage par rapport à l’EPA de juillet (40,8 %).

Ces données sont importantes. Un bénéficiaire de la PCU sur deux travaille tout en recevant cette dernière et participe en ce sens à la relance de l’emploi. Qui plus est, il n’est pas déraisonnable d’envisager que la part de bénéficiaires de la PCU qui travaillent augmente substantiellement à court terme. En effet, la PCU prendra fin en octobre et sera remplacée par l’assurance-emploi et des prestations spécifiques qui couvriront les individus ne se qualifiant pas à l’assurance-emploi. Or, tant l’assurance-emploi que ces prestations comportent des incitatifs importants à la recherche d’emploi.

Qu’en est-il alors de l’emploi? En août, l’emploi au Canada était de 5,7 % en deçà de ce qu’il était en février avant la pandémie (4,3 % en deçà de ce qu’il était au Québec). Toutefois, comme c’est souvent le cas, le diable est dans les détails et les moyennes cachent une réalité plus nuancée :

  • Pour les emplois faiblement rémunérés (que l’EPA fixe à moins de 16,03 $/h), ceux-ci sont revenus à 87,4 % du niveau de février, soit un écart de 12,6 %. Et ce sont surtout les emplois faiblement rémunérés dans le secteur des services qui traînent le plus de la patte. 

  • Pour les autres emplois, le niveau est à 99,1 % de ce qu’il était en février, soit un écart de 0,9 %. Qui plus est, la remontée de l’emploi en août est principalement due à l’emploi à temps plein, signe que la relance avance et que les emplois de qualité ou stables sont bien repris (notons que l’emploi à temps plein au Canada avait baissé davantage que l’emploi à temps partiel depuis février (de 6,1 % par rapport à 3,9 %). 

Autrement dit, si l’emploi global n’a pas encore retrouvé son plein niveau d’avant la pandémie, c’est surtout l’emploi faiblement rémunéré et concentré en majeure partie dans le secteur des services (commerce de détail, hébergement, restauration, etc.) qui tarde. L’écart de l’emploi « adéquatement » rémunéré, lui, semble vouloir se résorber.

Il faut souligner que les industries qui ont connu les plus fortes baisses d’emplois sont aussi les plus touchées par les mesures sanitaires adoptées pour combattre la COVID-19. La PCU n’a rien à voir avec ces mesures, sinon de permettre aux travailleurs et aux travailleuses de ces secteurs de s’en tirer pendant cette période et d’être disponibles quand ces industries en auront besoin pour reprendre leurs activités. Dire que la PCU freine la reprise de l’emploi sans prendre en compte ce facteur revient à omettre un détail pourtant essentiel et mettre le poids de la relance sur la main-d’œuvre tout en ignorant le contexte plus large!

Relevons d’ailleurs que si l’emploi au Canada des jeunes (15 à 24 ans) est celui qui a été le plus touché entre février et août, avec une baisse de 15,3 % par rapport à celle de 4,3 % chez les personnes âgées de 25 ans et plus, c’est aussi celui qui a connu la hausse la plus forte depuis avril, augmentant de 28,7 %, bien plus que chez les personnes âgées de 25 ans et plus (9,8 %). En fait, les plus jeunes sont toujours les personnes plus touchées en période de récession, étant les premières mises à pied et les dernières réembauchées. De plus, l’industrie où elles étaient proportionnellement les plus nombreuses, soit l’hébergement et la restauration (41 % des emplois en février et 39 % en août, par rapport à une présence moyenne de 13 % dans l’ensemble des secteurs pour les deux mois) est celle qui a connu la baisse d’emploi la plus forte entre février et août (260 000 emplois, soit 34 % de la baisse totale). Si les jeunes sont donc affectés de manière disproportionnée dans la mesure où on les retrouve en grand nombre dans les secteurs les plus frappés par l’arrêt de l’économie, on est ceci dit loin du cliché des jeunes qui refusent de travailler pour toucher la PCU!

On peut maintenant revenir à la question qui nous assaille. Quel est l’impact de la PCU sur l’emploi? D’une part, c’est surtout l’emploi faiblement rémunéré dans les secteurs du service qui en arrache, dont en bonne partie dans l’hébergement et la restauration. D’autre part, une portion de plus en plus importante d’individus recevant la PCU est ou sera en recherche d’emploi. Il n’est pas interdit de supposer ici que si les gens veulent travailler, ils préfèrent le faire dans un emploi qui leur permet de vivre plus dignement que dans un emploi faiblement rémunéré ou offrant des conditions de travail peu reluisantes. 

Ce qui revient à avancer que le principal frein à la reprise des emplois « faiblement rémunérés » n’est pas la PCU, mais plutôt la faible rémunération elle-même, ainsi que les règles de reprise d’emploi qui limitent — avec raison — la reprise dans certains secteurs, dont l’hébergement et la restauration. Nous sommes très loin de l’image d’une prestation qui découragerait massivement la reprise de l’emploi. Plutôt, un calcul se joue dans la tête des travailleurs et des travailleuses précaires : la PCU permet d’obtenir du temps pour trouver mieux, ce que certains et certaines ont sans doute fait.

En somme, plutôt que de mettre la faute sur la PCU ou sur ceux et celles qui la touchent, il faut plutôt conclure que les emplois faiblement rémunérés découragent le travail. Il est alors de la responsabilité des employeurs d’offrir un salaire compétitif face à la PCU, une mesure qui offre après tout un soutien proche d’un revenu viable. S’ils cherchent plutôt à demeurer rentables tout en exploitant leurs employés, ils ne pourront s’étonner du peu d’entrain des travailleurs et des travailleuses à accepter ces emplois en contexte de relance économique.

 

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