La pauvreté : un problème d’argent

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Une idée qui semble très ancrée dans l’esprit des sociétés occidentales est que la cause de la pauvreté serait le résultat de mauvaises décisions ou encore d’un manque d’éducation ou de caractère. Cela explique probablement pourquoi les programmes de lutte contre la pauvreté comportent de nombreuses conditions au versement des prestations. En effet, pourquoi faire confiance à quelqu’un de peu éduqué, de paresseux ou d’irrationnel lorsqu’il s’agit de lui donner de l’argent? Cependant, d’après une recherche parue en 2017 dans le magazine Science qui permet de mieux comprendre le casse-tête que représente la lutte contre la pauvreté, la véritable cause pourrait simplement être le manque d’argent.

Malgré l’aspect tautologique de cette dernière assertion, les implications de cette prise de conscience sur les programmes de soutien du revenu pourraient être importantes.

L’étude en question met en évidence que la pauvreté et la sensation de rareté, rapportée à l’argent dans ce cas, affecteraient les capacités cognitives des individus. Pour le démontrer, les chercheur-es ont induit dans l’esprit des participants des considérations financières plus ou moins importantes avant de leur faire passer des exercices d’agilité mentale. Par exemple, les chercheur-es demandaient aux participants à l’étude ce qu’ils feraient de leur voiture dans deux situations, un scénario dans lequel les coûts des réparations représentaient un coût faible et un autre dans lequel ils sont importants. Les résultats de l’étude montrent que les performances aux exercices d’agilité mentale des personnes à faibles revenus diminuaient fortement lorsque les considérations financières évoquées avant d’effectuer ces exercices étaient élevées. Les performances des personnes plus aisées n’ont, de leur côté, pas semblé être influencées par l’importance du montant des considérations préalables. Ces résultats suggèrent que le stress induit par les problèmes financiers accaparerait une partie de l’énergie mentale des individus et affecteraient leur rationalité et donc leur capacité à faire les meilleurs choix. À titre de comparaison, les chercheurs indiquent dans leur étude que l’impact négatif de la pauvreté sur le quotient intellectuel (QI) serait d’environ 13 points. Pour le voir encore autrement, l’impact sur la cognition serait équivalent à celui d’une nuit de sommeil perdue.

Dans cette optique, l’argent ne représenterait finalement qu’un moyen pour saisir des opportunités. Bien que les pauvres tout comme les riches fassent des erreurs, ces derniers pouvant se permettre d’en faire, le stress ressenti au moment de prendre des décisions est donc bien moindre. Ce constat s’applique d’ailleurs sans égards aux capacités intellectuelles des individus. L’expérience de la rareté diminuerait vraisemblablement la capacité de réflexion de l’ensemble des individus lorsqu’il est question de de faire les choix les plus rationnels.

La récente annonce d’Ottawa de sortir 2 millions de Canadiens de la pauvreté est louable, bien qu’elle ne soit réellement associée à aucune mesure concrète permettant d’atteindre cet objectif. Par contre, il faut tout de même reconnaître que l’initiative de déterminer un seuil de pauvreté officiel canadien représente une avancée et traduit un certain acte de courage politique. Grâce à cela, il sera désormais possible d’évaluer l’efficacité des mesures prises par les gouvernements et de les tenir responsables des résultats.

Malgré tout, cela ne paraît pas suffisant à la lumière de ce que la science nous apprend. Perpétuer des programmes de soutien du revenu contenant différentes contraintes et conditions, alors qu’ils sont conçus à partir d’une prémisse erronée selon laquelle les personnes à bas revenu auraient besoin d’aide ou de menaces pour faire les meilleurs choix concernant leur vie, s’avère probablement contre-productif. En plus de complexifier le fonctionnement des programmes de soutien du revenu, les conditions imposées pour obtenir le versement des prestations ajoutent au stress déjà ressenti par une situation financière précaire celui de devoir également souscrire aux règles et formalités imposées. Cette accumulation de stress, comme la science tente de nous le démontrer, ajouterait un obstacle supplémentaire à la difficulté de se sortir de la pauvreté et pourrait expliquer l’inefficacité des mesures annoncées dans les plans de luttes des dernières décennies. En effet, comme on peut le voir dans le graphique suivant, le taux de pauvreté mesuré au Québec reste stable depuis 2002, date à laquelle la loi contre la pauvreté et l’exclusion sociale a pourtant été promulguée et malgré la succession de plusieurs plans de luttes. De plus, ce graphique utilise le seuil de mesure de pauvreté le moins généreux de toutes les méthodes élaborées, il était en 2017 d’environ 18 000$. On parle donc ici d’extrême pauvreté.

 

Ces derniers constats sont de nouvelles occasions de déplorer l’annulation par Doug Ford de l’expérimentation ontarienne de revenu minimum garanti. Cette mesure pourrait représenter une alternative plus efficace à l’éradication de la pauvreté étant donné la garantie du plancher de revenu inconditionnelle qu’elle procure, à condition d’assurer un seuil de revenu qui permette réellement de sortir de la pauvreté.

Commentaire sur l'article

Jean Gagne

Intéressant

Johanne Bédard

Bonjour l'efficace équipe de l'IRIS,

Heureusement que vous êtes là pour nous informer toujours de façon aussi rigoureuse et véridique.

L'article, encore une fois, démontre bien la réalité des faits ; la témérité crasse des gouvernant-e-s qui se cachent derrière ce jugement de valeur qui les déresponsabilise et les conforte dans leurs marasmes de dirigeant-e-s distant-e-s de ce qu'ils nomment « la plebe ».

Aucune surprise pour moi de lire ces propos acérés envers des gens dont ils ne connaissent pas l'histoire.

Excellent article, merci à vous.

Johanne Bédard