La mémoire sélective du milieu des affaires québécois

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Dans une lettre publiée récemment dans les pages du Devoir, les représentants officiels du milieu des affaires québécois ont louangé avec raison « les héros de tous les jours » que sont le personnel soignant et de soutien ainsi que toutes les autres travailleuses et travailleurs (dans les épiceries, les pharmacies, le transport des personnes et des marchandises, etc.) qui assurent actuellement notre survie et qui — on le découvre aujourd’hui avec stupéfaction — réalisent un travail essentiel. Il semble qu’un petit rappel du rôle joué par les organisations d’affaires et patronales dans l’histoire du système de santé et de services sociaux québécois s’impose.

Depuis la syndicalisation des travailleuses et des travailleurs du secteur public au milieu des années 1960, les chambres de commerce du Québec et leur Fédération, qui seront rejointes par le Conseil du patronat créé en 1969, ont mené une lutte farouche et sans relâche contre le droit de grève, les hausses de salaire et l’amélioration des conditions de travail de ces travailleuses et travailleurs. Qu’ils les qualifient aujourd’hui de « héros » et qu’ils reconnaissent soudainement leur contribution vitale à la société a donc de quoi faire sourciller.

Une des motivations centrales des organisations patronales était d’éviter que l’amélioration des conditions salariales et de travail dans le secteur public ne nourrisse les revendications et la combativité des travailleuses et des travailleurs du secteur privé. Elles ont ainsi joué un rôle majeur dans la dégradation de ces conditions, tant dans le secteur public que privé. 

À cet égard, la résistance bornée de ces mêmes organisations à toute hausse du salaire minimum (et même au principe d’un salaire minimum) explique en grande partie que ces travailleuses et ces travailleurs, qui accomplissent des tâches pourtant essentielles, soient fortement dévalorisés et honteusement sous-payés. Le problème est d’ailleurs si criant que l’État doit maintenant, à grand renfort de fonds publics, suppléer au refus des patrons d’assurer à leurs employés un revenu décent et multiplier les mesures d’aide financière pour éviter que ces travailleuses et ces travailleurs dont nous avons tant besoin ne quittent le bateau.

Dès la création de notre système sociosanitaire public au début des années 1970, les chambres de commerce et le Conseil du patronat ont aussi multiplié, souvent avec succès, les pressions sur les gouvernements successifs pour qu’ils limitent ou réduisent les dépenses en santé et services sociaux. En cela, elles portent une part importante de responsabilité pour les années d’austérité qui ont fortement réduit la capacité de notre réseau à faire face à la pandémie en cours. 

De même, par leurs assauts répétés visant à favoriser la privatisation et la marchandisation des soins et des services, elles ont directement contribué à affaiblir et à éroder notre système public. Il est d’ailleurs révélateur que parmi toutes les organisations ayant témoigné devant la commission parlementaire chargée d’étudier la réforme Barrette de 2015 — dont on constate aujourd’hui les conséquences dramatiques —, une des seules (sinon la seule) organisations à s’être prononcée en faveur de cette réforme est la Fédération des chambres de commerce du Québec, qui y voyait avec justesse de nouvelles occasions de sous-traitance, de marchandisation et de privatisation.

Pour qui connaît bien l’histoire du système public de santé et de services sociaux au Québec ainsi que le rôle qu’y ont joué le milieu des affaires et ses représentants, l’hypocrisie des principales organisations patronales et d’affaires du Québec s’avère particulièrement indécente. En conclusion de leur lettre, elles nous annoncent qu’elles entendent convenir prochainement avec le gouvernement d’un plan de relance économique pour préparer l’après-pandémie. Or, l’histoire nous apprend que s’il n’en tient qu’à elles, ce plan de relance reposera sur la socialisation des pertes et la privatisation des profits, sur le retour à une accumulation capitaliste insoutenable pour la suite du monde ainsi que sur des mesures d’austérité destructrices des services publics. Il est donc crucial, et même vital que la construction de la société post-COVID-19 ne soit pas laissée entre leurs mains.

Commentaire sur l'article

André Gravel

Il est plus que nécessaire de se souvenir. Beaucoup de boulot devant nous pour arriver à nous bâtir une société vivable pour tous.

Yves Legault

Qui a t-il d'indécent dans la position du patronat? Rien... Quand on garde à l'esprit que le profit privé est la seule cible visée par celui-ci.
Le problème remonte à la déréglementation de la finance qui a embarquée sur ses grands chevaux au début des années 1980 avec Reagan et Tatcher. De nos jours, la finance contrôle la planète entière. Tous les pays du monde sont endettés et, par le fait même, ont perdu leur souveraineté respective. De même, tous les citoyens de chaque pays est endetté en permanence depuis sa naissance jusqu'à sa mort depuis 50 ans.
Or, l'endettement permanent, c'est le nouvel habit qu'a revêtu l'esclavage. Et noi qui croyais que l'esclavage avait été abolit le premier août 1834 au Canada.
De nos jours, le bien-être des actionnaires passe avant le bien être publique.
les 40 personnes les plus riche du globe possèdent plus de biens que la moitié la plus pauvre de l'humanité.
Certains résultats de recherche pointent vers le fait que 8,000 individus contrôlent totalement la planète. Le slogan du 1% vs 99% ressemble plus dans les faits à .0001% vs 99.9999%, selon moi!
Si nous cessions de taxer la sueur et que nous arrivions à taxer la spéculation à la place, un équilibre apparaîtrait dans le partage de la richesse. Le temps élèverait les vallées de la pauvreté et applannirait les sommets de la richesse.

Les gains sociaux, les améliorations de la qualité de vie des citoyens ne sont survenus que parce que les syndicats en ont fait la promotion, souvent au prix du sang et de la vie de bien des activistes.

Selon moi, une entreprise active sur le territoire devrait pouvoir démontrer que ses activités servent les intérêts de la population en premier, du pays en second et des actionnaires... en dernier!
Mais voila! Les compagnies se sont payées nos gouvernements depuis des décennies et les lois ont graduellement été modifiées pour leurs profits seuls!
Au Canada, il n'y a jamais eu de démocratie! Pourquoi personne ne le dit?
Le mensonge, pour gagner la partie, n'a besoin que d'une seule chose: l'inaction de la vérité!

J-F Simard

Vous mettez l'emphase sur les torts du milieu des affaires mais vous avez omis de parler du corporatisme, de l’influence et du pouvoir économique actuel des syndicats québécois. Je ne vous en tient pas rigueur car vous semblez travailler pour un organisme qui supporte l'idéologie de gauche (welfare state). On ne peut pas mettre tous les torts sur les gens d'affaires et ils ne sont pas plus responsable de la crise actuelle que les super syndicats qui négocient pour leurs groupes plus influents et non pour leurs petits préposés aux bénéficiaires.

Avec plus de 40% du budget total du Québec (43M$), le ministère de la santé n'est pas sous financé. Le problème est l'allocation des ressources. La bureaucratie du système est attribuable en grande partie à l'obstruction des syndicats et ordres professionnels.

Le capitalisme est un système darwiniste et veut le moins de règles possible; les syndicats veulent le bien de leurs travailleurs; les groupes d'intérêts veulent aussi soutiré quelque chose; et il y a l'état qui doit jouer son rôle d'arbitre entre les groupes et protéger le bien public. La mondialisation, la technologie, l'immigration et le vieillissement de la population et aussi d'autres facteurs ont changés fondamentalement la structure sociale et économique du Québec. Avec plus de 50% de travailleurs autonomes non syndiqués, il est normal que les acquis syndicaux soient critiqués par eux qui n'ont pas de sécurité d'emploi, n'ont pas de revenu durant cette crise et vivent le stress de la compétition mondiale. Ils n'ont pas le temps de s'engager, ils sont absents des décisions et pris en otage par des groupes d'intérêts ou syndicats financés par des membres qui on la sécurité d'emploi et un régime de retraite bien capitalisé.

La Fédération des médecins spécialistes du Québec, est un bon exemple de dérive de notre société. Ce lobby qui fonctionne comme un syndicat (même si les médecins spécialistes ne se considèrent pas comme des employés de l'état) est un bon exemple de dérive du corporatisme et sur les pouvoirs de ces associations professionnelles. Non, il ne faut pas accuser le monde des affaires; il n'y aura pas de socialisation des pertes en cas de crise bancaire (comme en 2008), et la crise la plus importante est morale, comme aux États-Unis, car la course effrénée pour l'argent, l'ignorance de l'impact du travail des autres, le pauvre niveau d'éthique qui était, autrefois, enseigné par l'église. Un leadership fort d'un gouvernement responsable sera nécessaire pour réformer la société québécoise et certaines vaches sacrées devront êtres sacrifiées.