La fin du centre?

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Les résultats aux élections européennes ont de quoi décourager. En particulier, la montée à 25% du Front national (FN) en France qui est accompagnée d’une ascension de partis équivalents au Danemark, au Royaume-Uni et en Autriche. Cette percée, même si dans un contexte d'élections rarement considérées importantes par les électrices et électeurs européens inquiète à juste titre. Par ailleurs, on note aussi qu’en Grèce c’est le parti de gauche Syriza qui est arrivé premier avec près de 30% des voix. Pendant ce temps, les « grands partis » traditionnels essuient des défaites historiques. Ces résultats sont symptomatiques d’un changement politique qui ne touche pas que l’Europe. Il est bien réel chez nous aussi. Il est possible que nous arrivions à une période où l’hégémonie des partis centristes tire à sa fin.

Fatalité contre Volonté

Comme le décrivait mon collègue Guillaume Hébert dans un billet récent, les politiques d’austérité et l’idéologie néolibérale nous sont systématiquement présentées par les partis centristes, comme le résultat logique de ce qu’exige le contexte économique. Selon cette logique, non seulement l’économie « parle » clairement et peut être « lue » d’une seule façon qui est sans équivoque, mais en plus les remèdes pour la sortir de ses mauvais pas sont bien connus. On peut expliquer pourquoi l’économie européenne va mal – à cause de son manque de productivité et de la rigidité de l’emploi – et en tirer logiquement les solutions politiques qui se résument au modèle allemand, soit la « flexibilisation » du travail (moins de syndicats, moins de protections pour les travailleurs et travailleuses, etc.).

L’Union Européenne est devenue le symbole de cette fatalité économique dont il faut partout appliquer les solutions. Les partis centristes qui la défendent se font de plus en plus damer le pion par l’euroscepticisme de droite comme de gauche qui demande tout simplement : « Qui sert l’Europe unie? ». La réponse assez évidente c’est que les puissances économiques et l’establishment politique y gagnent beaucoup, mais que la plupart des peuples y perdent plutôt. On peut faire le lien au Québec avec ce désir constant de la population d’entendre un nouveau discours économique, mais de se trouver déçue à chaque fois qu’il se révèle finalement entièrement semblable à celui des autres partis. Premier exemple qui vient en tête : François Legault.

Voilà ce qui menace l’hégémonie du centre : l’impression que la politique ne sert plus à rien. Elle n’est que la réalisation de la fatalité économique. Au contraire des partis comme le FN ou Syriza disent qu’on peut faire autre chose que ce qu’impose l’économie : sortir de l’Europe, ne pas rembourser sa dette, etc. Alors que ce n’était pas considéré raisonnable auparavant, devant le marasme qui perdure nombre de personnes sont disponibles pour considérer d’autres options.

Drabe contre Passion

Peut-on trouver plus drabe que le président « normal » qu’est François Hollande? Oui, Barack Obama, mais ce n’est pas la question ici. La stratégie des partis politiques centristes est classique : plaire en ne déplaisant pas. On triomphe en s’assurant qu’on ne dérange personne assez pour qu’il vote contre nous. On ne tente plus d’aller chercher le vote en notre faveur, on tente d’abord de récolter les votes de celles et de ceux qui votent contre les adversaires. C’est la stratégie qui a fait élire Philippe Couillard. Elle fonctionnera d’ailleurs encore un temps. Ce que nous disent cependant les élections européennes de dimanche, c’est que quand les électeurs et électrices se donnent plus de liberté (les européennes ne sont pas vue comme des élections très importantes), ils n’adhèrent pas volontiers à ce discours, ils cherchent de la passion.

Or, en ce moment, la droite offre de la passion. Le discours xénophobe et anti-immigration a la cote. Il y a des problèmes économiques : c’est la faute des autres, mettons-les à la porte. Une personnalité politique forte comme Marine Le Pen montre alors une détermination qui contraste avec la mollesse de ses adversaires. C’est le wedge politics représenté chez nous par Stephen Harper et le gouvernement Marois.

La gauche politique semble soit pas assez imaginative, soit trop prudente pour jouer ce jeu – sauf dans le cas grec où une situation particulièrement difficile lui permet de jouer ces cartes. Pourtant, sa pertinence en contexte de crise économique dépend de sa capacité à représenter volonté et passion.

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