L’IEDM et la pauvreté : quelques problèmes

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Il y a quelques semaines, les chercheurs Yanick Labrie, Youcef Msaid et Alexandre Moreau de l’Institut économique de Montréal (IEDM) ont publié une note sur la persistance de la pauvreté. La première conclusion de la note mise de l’avant par l’IEDM (notamment dans son communiqué) est que seulement 1,5 % des gens vivent de façon prolongée dans la pauvreté au Canada et que ce taux serait en baisse.

La deuxième conclusion est que si l’on prend les gens qui étaient dans le quintile le plus pauvre de la population en 1990 et qu’on regarde le revenu de ces mêmes personnes en 2009, on constate qu’il est passé de 6 000 $ à 44 100 $, soit une augmentation de 635 %. La pauvreté serait donc un problème bien moins grand et, surtout, bien moins persistant qu’on ne le croit. L’IEDM en profite depuis pour marteler que le mantra de gauche comme quoi les pauvres s’appauvrissent et les riches s’enrichissent est un mythe.

 

J’ai lu l’étude et j’ai eu une discussion avec Vivian Labrie (aucun lien de parenté avec le chercheur de l’IEDM mentionné plus haut), qui a beaucoup travaillé sur la pauvreté au Québec et qui m’a guidé vers quelques problèmes potentiels que pourrait avoir l’étude. Vérification faite : elle n’avait pas tort.

 

Premier problème : de qui parle-t-on?

L’affirmation comme quoi les pauvres de 1990 ont vu leur revenu augmenter de 635 % est fondée sur une étude du Fraser Institute de 2012. Cette étude se base sur les données de l’impôt, qui sont très fiables et très intéressantes. Le problème, c’est qu’en extrayant seulement les conclusions de l’étude du Fraser dans sa note, l’IEDM ne partage pas des détails méthodologiques mentionnés dans l’étude originale.

 

Par exemple, le Fraser a choisi de retirer les moins de 20 ans de la population de son étude, mais pas les étudiant·e·s postsecondaires (tel que mentionné en note 27 p. 35 de l’étude). Les données excluent aussi les personnes ayant moins de 1 000 $ de revenus et n’ayant pas rempli l’une des trois déclarations de revenus étudiées (tel que mentionné en p. 36).

 

Bien sûr, on constate que les gens en situation de grande précarité (comme les personnes en situation d’itinérance) sont exclues de l’échantillon. C’est souvent le cas des études sur de grandes populations, mais si on veut étudier la pauvreté, c’est encore plus problématique qu’à l’habitude. Enfin, en passant par l’impôt, le Fraser ne peut considérer que des revenus individuels et non des revenus de ménage, donc on considèrera une personne ayant à la fois un bas revenu et un conjoint fortuné comme faisant partie des plus pauvres.

 

Pour l’étude du Fraser, qui prend le temps de nous expliquer ses méthodes et ses sources, c’est de bonne guerre : on sait de quoi il est question. Dans la note de l’IEDM, ça devient plus embêtant. Quand on dit que « les Canadiens au bas de l’échelle n’y restent en général pas longtemps », il est peu probable que l’image qui vienne en tête pour un Canadien-au-bas-de-l’échelle soit un·e étudiant·e universitaire ou une personne ayant un·e conjoint·e suffisamment fortuné·e pour la faire vivre. À l’inverse, si on signalait que cette étude ne tient pas compte des personnes itinérantes ou en grande précarité, il est probable que beaucoup de gens soient étonnés de savoir qu’on prétend étudier la pauvreté alors que ces personnes ont été mises de côté.

 

Ensuite, il est bien nécessaire de souligner que cette étude du Fraser a été durement attaquée par Michael Wolfson l’ancien statisticien en chef assistant de Statistique Canada, qui contestait à la fois leur méthode et leurs résultats. La fin de son texte est assassine : « Life at the top may be risky, but the real risks in life lie at the bottom of the income spectrum. This reality of precarious jobs amongst the poor, and current research standards for unbiased analysis of income mobility, are ignored by the Fraser Institute as it tries to perpetuate the Horatio Alger, ‘rags to riches’ myth. »

 

Les données du Fraser ne sont peut-être pas inintéressantes pour montrer qu’il y a une mobilité relative entre les quintiles au Canada, mais elles sont lourdement contestées et, surtout, elles ne permettent pas de tirer de grandes conclusions sur la pauvreté. Elle ne permet surtout pas d’affirmer péremptoirement qu’on ne peut pas dire que les plus pauvres s’appauvrissent et les plus riches s’enrichissent.

 

Deuxième problème : le picorage de données

Pour maintenir son affirmation selon laquelle seulement 1,5 % des gens restent dans la pauvreté, l’IEDM puise dans les données de l’Enquête sur la dynamique du travail et du revenu (EDTR) de Statistique Canada. Cette enquête est longitudinale, c’est-à-dire qu’on suit des individus pendant une certaine période (six ans dans ce cas précis). Cela nous permet donc de voir l’évolution de leur rapport au travail. Par cette enquête, on peut vérifier si les gens qui sont pauvres le restent sur une longue période.

 

L’IEDM prend les différentes périodes où l’enquête s’est tenue et nous présente le graphique suivant :

 

 

On constate que, selon ces données, il y aurait une plus grande part des personnes à faible revenu qui n’ont passé qu’une seule année à faible revenu et de moins à moins de gens à faible revenu qui restent à faible revenu pendant six ans.

 

Pour arriver à cette conclusion, l’IEDM choisit de vérifier à partir du seuil de faible revenu (SFR) après impôt. Voyons voir de plus près ce qui compose cette mesure pour mieux comprendre :

 

« Le seuil de faible revenu après impôt est défini par Statistique Canada à partir des dépenses moyennes des ménages pour l’alimentation, le logement et l’habillement, soit 43 % du revenu disponible. Si un ménage consacre à ces biens une part de son revenu disponible supérieure de 20 points de pourcentage à cette moyenne (soit 63 %), il est considéré comme étant à faible revenu. Ce seuil est ajusté en fonction de la taille du ménage et du coût de la vie spécifique à la région où il habite. »

 

Or, au Canada il existe trois façons de mesurer la pauvreté, et Statistique Canada a émis des réserves, dès 1997 et probablement avant, par rapport au fait que le SFR soit considéré comme une mesure de la pauvreté. Pourquoi? Parce que cette méthode comporte d’importants problèmes, comme par exemple celui de ne pas tenir compte des coûts de transports ou de communication. C’est d’ailleurs ce pourquoi il y a plusieurs autres mesures de la pauvreté.

 

Or, la série de données qu’utilise l’IEDM permet justement de mesurer la pauvreté selon d’autres indicateurs : la mesure de faible revenu (MFR – qui correspond à 50 % de la médiane des revenus) et la mesure du panier de consommation (MPC – fondée sur les besoins de base qu’on a besoin de combler pour survivre). La première est la mesure la plus utilisée pour les comparaisons internationales. Comme le mentionne Mario Jodoin, aucune de ces méthodes n’est parfaite, mais c’est en observant plusieurs de celles-ci qu’on obtient un portrait plus complet de la situation en matière de pauvreté.

 

La MPC n’est pas disponible pour une aussi longue période que le SFR, on peut donc comprendre que l’IEDM se soit abstenu de l’utiliser. Cependant, la MFR est disponible sur six ans, comme le SFR. Pourquoi ne pas l’avoir utilisée? Pourquoi l’IEDM ne nous fournit pas les deux données? Refaisons les mêmes graphiques avec la MFR après impôt.

 

Source : Statistique Canada, CANSIM, tableau 208-0807.

 

Le résultat est beaucoup moins parlant, car on constate une relative stagnation dans les deux cas, tant pour les gens qui ont passé une seule année à faible revenu que pour ceux et celles qui en ont passé six.

 

Sur les deux périodes (2002-2007 et 2005-2010) pour lesquelles nous avons des données pour l'autre mesure, la MPC, on fait le même constat mi-figue mi-raisin. D’un côté, pour les gens n’ayant pas atteint la MPC seulement un an, on voit une croissance, mais du côté des gens étant restés plus de six ans sous cette barre, on voit plutôt une stagnation.

 

Bref, dans sa note, l’IEDM choisit d’omettre un certain nombre de faits qui viendraient grandement nuancer, voire contredire, ses propos. À la lumière de ces nouvelles données, il est très difficile de tirer les conclusions que l’IEDM énonce avec tant de certitude. Il est plus encore difficile d’affirmer que les pauvres ne s’appauvrissent pas sur ces seules données. En fait, on ne trouve aucune donnée dans cette note qui démontre cette thèse. Par contre, nous avons plusieurs données qui montrent exactement le contraire au Québec, au Canada et dans le monde.

Sujets : pauvreté IEDM

Commentaire sur l'article

Robert Nicole

Le revenu moyen des personnes qui sont dans le quintile le plus pauvre serait de $41,000 en 2009 ?!!!
Je me demande comment ils sont arrivés à ce montant.

Je gagne $27,000 par an et j'en connais beaucoup qui gagnent moins que moi, ceux et celles qui travaillent au salaire minimum par exemple, ou qui vivent de l'assistance sociale, ainsi que nombre de personnes retraitées.

En1990 le salaire minimum était à $5.30 l'heure, ce qui représentait un revenu annuel de $10,600 pour un emploi à temps plein. En 2009 le salaire minimum était de $9.00 l'heure, ce qui donnait $18,000 pour un emploi à temps plein.

En 1990 le montant des prestations d'aide sociale pour une personne inapte au travail étaient de l'ordre de $7000 par année et en 2009 ce montant était passé à $10,000.

Le nombre d'assistés sociaux au Québec était de 377,293 en mars 2009 et il y avait 200,600 travailleurs au salaire minimum et un autre 134,000 qui gagnaient entre $9.00 et $10.00 l'heure ($18,000 et $20,000 annuellement). Ajoutons à cela les 500,000 retraités qui touchaient moins de $20,000 par an en 2009 et nous avons un peu plus de 1million de personnes dont les revenus s'établissaient entre $10,000 et $20,000 en 2009 au Québec.

Un million sur une population adulte d'environ 6,5 millions, nous ne sommes pas loin du quintile le plus pauvre mais le revenu moyen de ce million est en deçà de $20,000, bien loin du $41,000 de l'institut Fraser.