L’avenir est-il au télétravail?

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Le confinement décrété par le gouvernement québécois à compter du mois de mars dernier pour freiner l’épidémie de COVID-19 a forcé des milliers de gens à transformer leur maison en espace de travail. 

Attitude face au télétravail

Ce changement a été apprécié de plusieurs si l’on se fie à un récent sondage réalisé par la firme ADP Canada, spécialisée en ressources humaines, qui révèle qu’une proportion élevée de gens souhaiterait continuer à effectuer du travail à distance. On apprend ainsi que « 45 % des travailleurs interrogés au pays préféreraient travailler à distance au moins trois jours par semaine ». Cette proportion monte à 61% chez les personnes âgées de 18 à 34 ans. L’intérêt pour le télétravail est encore plus marqué au Québec, où 59% des gens ont indiqué préférer travailler de la maison au moins trois jours par semaine.

Ce récent coup de sonde laisse cependant entrevoir que le télétravail n’est pas à la portée de tous. Au Canada, 13% des travailleurs et travailleuses âgés de 18 à 34 ans ont indiqué que leur emploi ne leur permettait pas de travailler à distance, contre 25% parmi celles et ceux âgés de plus de 35 ans.

Réalité du travail à distance

Statistique Canada a aussi publié des données sur le télétravail en juin dernier. L’organisme fédéral indique que se sont près de 40% des Canadiennes et des Canadiens qui occupent des emplois qui peuvent être effectués à distance – ce qui laisse une majorité de la population (environ 60%) dans l’impossibilité de le faire (notez la différence avec les résultats du sondage d’ADP!). Or, cette proportion varie grandement selon la situation familiale.

Ainsi, on apprend que parmi les familles qui peuvent compter sur deux revenus, les deux conjoints peuvent exercer du télétravail dans 54% de celles qui appartiennent au plus haut décile de revenu, mais dans seulement 8% de celles appartenant au plus bas décile. Ce résultat laisse croire que les emplois qui sont les mieux rémunérés sont aussi ceux qui sont le plus susceptibles d’être réalisés en dehors du lieu de travail.

On apprend aussi que les femmes sont plus nombreuses à occuper des emplois qui peuvent être réalisés à partir de la maison. Ainsi, chez les personnes seules, 50% des femmes peuvent travailler à distance, contre seulement 33,4% des hommes. Cela s’explique probablement selon Statistique Canada par la ségrégation professionnelle qui marque plusieurs secteurs. Par exemple, des emplois à majorité masculine comme l’agriculture ou la construction ne peuvent être exercés à domicile.

Fractures sociales en vue

À la lumière de ces quelques chiffres, il est déjà possible d’avancer que la montée du télétravail risque de générer plusieurs formes de fractures sociales. 

D’abord, une fracture au sein de la main-d’œuvre en fonction du poste occupé et de l’industrie. On a vu dans les derniers mois que celles et ceux dont l’emploi ne pouvait se faire à distance s’exposaient davantage soit au virus (par exemple dans le réseau de la santé ou encore dans les magasins d’alimentation), soit au risque de perdre leur emploi (comme dans le secteur de la culture ou encore de l’hôtellerie).

Cette fracture en cache une autre, car comme on l’a vu, si les emplois les mieux rémunérés sont ceux qui ont plus de chance de pouvoir être réalisés à distance, c’est donc aussi que les personnes qui occupent des emplois plus précaires, dont les femmes, les personnes racisées ou les Autochtones, entre autres, continueront d’être exposés à plus de risques que les autres.

À ce propos, une fracture entre les hommes et les femmes est aussi susceptible d’apparaître. Si ces dernières se retrouvent à accroître la quantité de tâches domestiques qu’elles effectuent parce qu’elles sont plus nombreuses à travailler de la maison, ou bien leur charge de travail globale s’en trouvera accrue, ou alors elles choisiront de travailler moins dans un emploi rémunéré pour consacrer davantage de temps aux besoins de leur ménage.

Une formule qui pourrait cacher de nombreux défauts

En clair, le télétravail peut être souhaitable pour certain·e·s; il reste qu’il n’est pas accessible à tous et toutes. 

Pour celles et ceux qui peuvent en bénéficier, certains avantages sont indéniables. Pensons à la conciliation travail-famille ou encore, avantage qui profite à l’ensemble de la société, à la réduction de la pollution due à la circulation automobile.

Malgré cela, la formule devra sans doute être mieux balisée pour constituer une réelle amélioration du point de vue des conditions de travail.

Pensons aux coûts liés à l’aménagement de son lieu de travail (équipement bureautique et informatique adéquat, espace suffisant, etc.) : les employeurs accepteront-ils de les défrayer?

Qu’en est-il de la surveillance des travailleurs et des travailleuses par leur employeur? Le fait que leur prestation de travail soit contrôlée alors qu’ils se trouvent à la maison pourrait-il nuire à la protection de leur vie privée?

Les temps libres risquent aussi d’être envahis davantage étant donné l’effacement de la frontière entre lieu de travail et lieu de résidence. Les normes du travail seront-elles ajustées pour mieux protéger le droit à la déconnexion?

Les employé·e·s isolé·e·s seront-ils plus à risque de subir des abus de la part de leur employeur? Et les entreprises auront-elles tendance à recourir davantage à la sous-traitance? À nouveau, l’encadrement de la relation de travail devra être revu afin de protéger adéquatement les droits des salarié·e·s et les obligations des employeurs.

En somme, on ne mesure pas encore pleinement les conséquences du télétravail. L’évolution de cette nouvelle habitude devra alors être suivie de près dans les années à venir afin que cet avantage ne devienne pas source de préjudices pour les travailleurs et les travailleuses.

 

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Commentaire sur l'article

Lucie Enel

Ayant mené plusieurs recherches sur le télétravail dans les dernières années dans le cadre de ma maitrise et de mon doctorat en communication, je constate que le télétravail est souvent présenté comme une panacée, autant pour les travailleurs qui gagnent temps, argent et parfois même productivité en évitant des déplacements, que pour les employeurs qui économisent la location d'espaces de bureau. Alors oui, il y a bien des avantages à ce mode de travail, mais trop rares sont les analyses nuancées qui mettent en lumière les enjeux relationnels dans toute leur complexité et les risques psychosociaux liés à cette pratique sur le long terme. On oublie souvent que le travail, c'est avant tout un collectif qui se construit et s'entretient à partir d'espaces de dialogue dans lesquels on échange de l'info formelle, mais aussi beaucoup informelle. Les échanges autour de la machine à café ou les "conversations de couloir" ont une utilité qui va au-delà de la création d'un simple sentiment d'appartenance. Parler de son travail au quotidien avec ses collègues permet de ventiler et de soutenir la santé au travail, ça permet aussi de comprendre pourquoi et comment untel fait telle chose différemment de moi, d'apprendre des pratiques des autres. En créant du commun autour du travail, ça permet aussi et surtout de réfléchir collectivement à son travail et de créer des zones de pouvoir d'agir pour éventuellement changer des conditions ou des organisations du travail qui sont inefficaces voire néfastes. Et conclusion non négligeable de plusieurs études sur le télétravail dont celle menée dans le cadre de ma maitrise: en télétravail, une grande partie des divergences entre travailleurs passe inaperçue, faute d'espaces de dialogue adéquat pour les verbaliser, ce qui participe à une représentation du collectif plus positive qu'elle ne l'est en réalité. Bref, le télétravail c'est chouette pour continuer à travailler quand survient un état d'urgence de crise sanitaire mais avant de le considérer comme LA solution sur du long terme, je partage grandement l'avis que des réflexions en profondeur s'imposent sur le sens du travail et le sens des rapports aux autres qui s'y déploient.