L’autre personnalité de la décennie : les expert·e·s

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« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »

C’est sur ces propos, que d’aucuns trouveront choquants, que s’ouvre le livre Propaganda, d’Edward Bernays, qui paraissait dans sa version originale anglaise en 1928. L’auteur américain, qui a contribué à jeter les bases de l’industrie des relations publiques, signait une sorte de manuel sur la manipulation de l’opinion publique en régime démocratique qui est, de toute évidence, toujours autant d’actualité.

La vision de Bernays participe d’une forme de perversion de l’idéal démocratique hérité de l’époque des Lumières, selon lequel, pour le dire de manière un peu simple, la libre conversation des citoyens et des citoyennes devait guider le processus politique de prise de décisions. Les débats devant opposer des arguments rationnels, la connaissance scientifique ou savante du monde devait en quelque sorte éclairer les décisions collectives. Dans cette perspective, le règne de l’opinion se présente forcément comme une menace à la démocratie.

On pourrait argumenter que les opinions font partie de la conversation démocratique. Dernièrement au Québec, les opinions se sont d’ailleurs affrontées au sujet de la place de l’opinion dans les médias! Or, si l’importance qu’a prise l’opinion dans nos sociétés inquiète, c’est surtout parce qu’elle s’accompagne d’un discrédit de la science et des experts – ou du moins d’une certaine forme de dévalorisation de la parole savante et professionnelle qui semble avoir gagné en puissance avec l’apparition des réseaux sociaux il y a environ une décennie.

À plus d’une reprise depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement de François Legault a malheureusement contribué à renforcer cette impression que les connaissances scientifiques ne sont pas toujours prises en compte dans les choix gouvernementaux. 

Questionné en octobre 2019 à savoir si l’affirmation du premier ministre, qui avait prétendu que le projet de troisième lien à Québec était un projet « vert », était appuyée par des études scientifiques, le ministre de l’Environnement Benoît Charrette a affirmé candidement que son gouvernement n’avait pas besoin de telles études puisqu’il était « largement outillé sur ces enjeux-là ».

Le mois suivant, empêtré dans sa réforme migratoire, le premier ministre avait justifié la restriction de l’accès au Programme de l’expérience québécoise en faisant valoir que 90% des gens qui écrivaient des commentaires sur sa page Facebook y étaient favorables.

Les élus caquistes ne sont évidemment pas les seuls à malmener ainsi la science ou les experts. On se souvient par exemple de l’abolition en 2010 par Stephen Harper du formulaire long du recensement, un outil précieux pour la recherche en sciences sociales et pour l’élaboration de politiques publiques. Ce n’était qu’un des tristes faits d’armes de l’ancien premier ministre conservateur en matière de financement de la recherche scientifique et d’utilisation des données scientifiques. Quant à son ministre des Sciences et Technologies, Gary Goodyear, il avait contesté à mots couverts la théorie de l’évolution, avant de se rétracter pour mieux faire taire les critiques qui avaient fusé de toutes parts.

Ce déni de la science est des plus flagrants dans le cas de la lutte contre les changements climatiques, où le consensus scientifique est au mieux ignoré par nombre de dirigeants politiques, au pire rejeté par les défenseurs de théories aux fondements fragiles. En novembre 2018, le président américain Donald Trump avait par exemple tout bonnement affirmé qu’il ne croyait pas aux conclusions d’un rapport rédigé à la demande du Congrès soulignant les impacts négatifs attendus des bouleversements climatiques sur l’économie du pays. 

Souvent, c’est la défense d’intérêts financiers privés qui est à l’origine du mépris des connaissances scientifiques. En septembre 2018, alors que les libéraux étaient toujours au pouvoir, l’agronome Louis Robert a été congédié par son employeur, le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (il a depuis réintégré son poste). Le licenciement était survenu après que le fonctionnaire ait voulu alerter le public à propos de l’ingérence de représentants de l’industrie des pesticides dans les recherches que ses collègues et lui menaient au sein de leur ministère dans le but de limiter l’épandage dans les champs de ces produits nocifs pour l’environnement.

Il serait sans doute hasardeux de remettre entièrement entre les mains des expert·e·s le soin de confectionner les politiques ou les lois qui régissent nos sociétés. On se trouverait à confisquer la parole citoyenne et à pervertir le sens de la démocratie. Ce serait aussi oublier que tout objectifs qu’ils prétendent être, les scientifiques et les professionnel·le·s ne sont pas moins exempts de biais cognitifs. Ils et elles peuvent par exemple contribuer à reproduire des inégalités si, à cause d’un biais qui oriente leur démarche, leurs travaux ou leur pratique font l’impasse sur des réalités vécues par certains segments de la population. 

Il ne s’agit donc pas d’opposer opinion et science, mais bien de se rappeler que la démocratie a besoin de connaissances vérifiables pour que les citoyens et les citoyennes, autant que les élu·e·s, puissent discuter et échanger à propos des meilleures décisions à prendre dans l’intérêt du plus grand nombre. 

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