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Sang neuf et vieilles idées : Néocolonialisme à la Banque Mondiale

27 juillet 2016

  • Eve-Lyne Couturier

Paul Romer est le nouvel économiste en chef de la Banque mondiale (BM). Il est un économiste de terrain qui trouve que trop de ses collègues se cachent derrière le « mathiness », soit l’utilisation d’équations dans l’objectif de cacher des arguments idéologiques derrière une impression de rigueur, de complexité et d’inévitabilité. Ce qui l’intéresse, lui, c’est ce qui se passe pour vrai, comment l’application de la théorie se déploie. Et son cheval de bataille, c’est le développement économique et social à travers des « charter cities », soit des villes-projet. Avec cette nouvelle nomination, attendons-nous à ce que la BM change sa stratégie d’aide des pays en voie de développement et passe de l’austérité des programmes d’ajustements structurels aux villes-projet. Est-ce une bonne nouvelle?

Rappelons-nous que, dans les années 1980 et 1990, la BM et le Fond monétaire international (FMI) faisaient miroiter des prêts avantageux aux pays en grand besoin de fonds, à condition qu’ils acceptent « volontairement » leur vision néolibérale de l’économie. La réduction de la taille de l’État et l’ouverture au marché mondial allaient sortir ces pays de la pauvreté. Il suffirait de privatiser l’eau potable (et les autres entreprises d’État), de réduire la régulation économique et de mettre à la porte les personnes travaillant au secteur public et le tour serait joué! De loin, on regardait ça en grinçant des dents. Les résultats étaient plus que mitigés, surtout quand on prenait en compte, en plus des indicateurs économiques, les conditions de vie de la population.

Puis est arrivé 2008 et l’austérité a migré dans les pays développés, tant par la volonté même des pays secoués par la crise que par l’insistance des institutions financières internationales. Du travail du FMI et de la BM auprès des pays plus pauvres, on n’entendait plus grand chose : il fallait d’abord sauver le capitalisme au nord. Mais tout ça risque bien de changer avec les villes-projet.

Le concept est assez simple. Les pays riches viennent recréer l’État dans les pays pauvres. Néocolonialisme? Que nenni! dit-il, puisque les premiers seraient invités par les seconds. Un pays qui souhaite voir sa situation économique s’améliorer demande à un autre pays plus riche de développer, avec des partenaires privés, une ville-projet. Celle-ci serait en marge des lois et des règlementations en vigueur sur l’ensemble du territoire et devrait attirer l’investissement privé (parce qu’on le sait, on règle tout avec de l’investissement privé). On fait table rase de toutes institutions et procédures légales et on recommence du début. C’est un peu le principe de SimCity appliqué à la politique internationale. Chacun est libre d’y emménager ou de demeurer à l’extérieur et la démocratie serait assurée, entre autre, par la mobilité de la main-d’œuvre. Vous n’aimez pas comment votre ville-projet est gérée? Changez de ville-projet! Si suffisamment de personnes quittent, les gestionnaires technocrates sauront qu’il y a un problème et s’ajusteront en conséquence. Et si la ville est au contraire un succès éclatant, les réformes se transmettront par osmose au reste du pays.

On place ainsi le problème de la pauvreté comme en étant un d’abord de culture. Trop de règles mises en place depuis trop longtemps, trop d’habitudes, trop de façons de faire qui ne fonctionnent pas, mais auxquelles on est attachés par tradition. Le problème n’est alors ni le manque de démocratie, l’absence d’institutions publiques fortes, les accords de libre-échange qui encouragent l’exploitation de leurs ressources naturelles par des compagnies étrangères en échange de pas grand chose ou les règles imposées par les institutions financières internationales, non. Seulement l’incapacité de la population de voir que les réformes que le gouvernement éclairé (élu démocratiquement ou non) voudrait mettre en place seraient à l’avantage de tout le monde. Il faut redonner le pouvoir aux technocrates, qu’ils soient issus du secteur public ou privé. Si certains y voit la clé d’un avenir meilleur, d’autres y reconnaissent la prémisse de tant de romans dystopiques où les corporations gouvernent leur territoire, service de police privée compris.

Selon Paul Romer, le succès de Hong Kong est la démonstration de la valeur de son idée. Il ne garde ainsi que le « bon » de l’île État, l’image idéalisé de ce qu’elle représente aujourd’hui plutôt que son histoire pas toujours reluisante. On évacue donc la guerre de l’opium, la ségrégation raciale, l’absence d’élections libres, les problèmes de corruption ou de pollution, etc. Mais le plus gros problème auquel il a fait face jusqu’à présent est de trouver un pays qui serait prêt à jouer le jeu. Le Honduras a paru un candidat idéal pendant un temps, mais, après quelques démarches, le gouvernement post-coup d’État ne lui a pas semblé assez transparent. Le projet continue toutefois, avec de nouveaux partenaires. On y trouve entre autre d’anciens collaborateurs de Ronald Reagan (dont son fils) ainsi que la présidente de l’Institut Hayek. On voit un peu la direction que prendra le comité aviseur qui dirigera la ville…

Mais Paul Romer n’est plus dans le coup avec le Honduras. Retour à la case départ pour lui, mais cette fois, à la tête de la Banque Mondiale, le monde entier sera son terrain de jeu.

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